Mascaron
Strasbourg


OBSERVATOIRE DES MYTHOLOGIES CONTEMPORAINES
DANS LA PUBLICITE, LE MARKETING ET LES MEDIA





L’Institut Gatard et associés vous propose une lecture e-ditoriale de l’émergence des mythes dans le paysage médiatique actuel. Les thèmes sont choisis en fonction de leur prégnance, de leur pertinence, de leur potentiel à expliquer (un peu) le monde d’aujourd’hui.

Il n’est pas de bons auteurs, sérieux et savants, qui observant le monde d’aujourd’hui, n’y voient un retour des grands schémas mythiques fondateurs et civilisateurs. Nous avons voulu y aller voir de plus près et faire participer à notre recherche la communauté des lecteurs d’e-dito.

Cet observatoire est donc interactif. Vos commentaires nourriront ce travail et seront mis en ligne (si vous le souhaitez). Si tel thème vous paraît pouvoir relever de cet observatoire nous serons heureux de l’intégrer.

Cette livraison est consacrée au CARREFOUR.
Le prochain thème sera le SAC.

 

Le carrefour


 

L’ivresse des carrefours – le transculturalisme

La croisée des chemins est un lieu inquiétant. Les carrefours sont des lieux de révélations et d’embuscades. Au carrefour, il faut faire des choix.

C’est un espace de méditation avant l’action. Au carrefour on se prépare à l’action. C’est un lieu d’espérance. Le carrefour est une scène récurrente et forte de l’imaginaire : un lieu d’initiation.

On ne sort jamais tout à fait indemne d’un carrefour. On s’y expose à la circulation des énergies, à la dangerosité des transports (transports comme émotion, transports comme circulation) on court le risque de s’y transformer puisqu’on y passe d’un état à un autre.

Cette livraison de l’Observatoire des Mythologies Contemporaines s’intéresse au transculturalisme de Claude Grunitzky. Claude a bâti toute sa carrière autour du thème du transculturalisme et des métissages urbains, qui à ses yeux transcendent aujourd'hui les frontières culturelles

Nous proposons ici d’en explorer les racines mythiques.


L’image du carrefour est au cœur du transculturalisme.

Ce sont deux épreuves tonifiantes. L’une et l’autre civilisatrices.
C’est au carrefour que le transculturalisme a commencé.
Le carrefour – le tout premier carrefour à la sortie du village – était le passage obligé vers la découverte de l’autre et du monde. Il incarnait une forme de renonciation, renonciation à l’hégémonie des bonnes manières du village, renoncement à la tribu et au sol natal. Le premier carrefour est le premier pas vers l’aventure.

Au carrefour la vie bifurque et il faut choisir une voie. On pourrait tout aussi bien écrire : la voie bifurque, il faut choisir une vie. Au carrefour commence l’hybridation de soi.
Premiers pas vers le transculturalisme qui est une fabrique permanente de liens sociaux, de conciliations culturelles apaisantes ou irritantes, d’échanges. C’est sa scène fondatrice pleine de dieux et de déesses, d’histoires vraies et de contes.
Le transculturalisme de Claude Grunitzky n’est pas tant une nouveauté mais des retrouvailles. Une invention comme on dit qu’on invente un trésor : il découvre quelque chose qui était là mais qui sans lui n’aurait pas existé aux yeux du monde.
Se nourrir de toutes les expériences, de tous les mondes, de toutes les latitudes : le transculturalisme n’était pas un combat gagné d’avance.


Le premier acte transculturel fut peut-être réalisé en état d’ivresse.

Sans doute le fallut-il pour donner au premier héros transculturel le courage de cet accomplissement.
Sortir du clan et faire un choix d’itinéraire, partir à la recherche de la différence. Il fallait être un peu inconscient pour entamer ainsi ce qui allait s’avérer l’acte civilisateur le plus radical : sortir de l’indifférence et de l’indifférencié du clan de naissance.
La fascination pour le « par-delà » a poussé les Phéniciens et les Carthaginois, les Croisés et les Vénitiens, les Routards et les Roms vers de nouveaux terrains d’élection, vers de nouveaux Eldorado.

Etaient-ils tous en état d’ivresse ?
Sûrement. Grisés par l’espérance.
Ils étaient au demeurant assez peu nombreux.
Tous les autres étaient sagement restés à la maison. Assez indifférents.
Sans refaire l’histoire (réelle ou fantasmée) du transculturalisme, on va s’intéresser à la façon dont il fonctionne ici et maintenant. Et plus précisément on se propose de visiter les lieux qui le facilitent ou le créent, le freinent ou le tuent: petite sélection de mythes, dieux et déesses, aéroports, bazars et comptoirs, salles d'attente, cafés, places publiques, rues … quand elles débouchent au carrefour.


Hécate

Ainsi on se souvient qu’à l’origine des origines Hécate est la première déesse des carrefours.

Hécate : une tête de chien, une de lion et l'autre de jument. Elle incarne les trois mondes, le Ciel, la Terre et les Enfers, aux carrefours des clairières et des routes. Elle condense l’inconnu. Elle est bienfaisante et terrifiante. Elle côtoie Hermès, le psychopompe, le médiateur entre les trois univers. Hécate et Hermès. Sacré couple, couple sacré.

Pas démodé pour deux sous quand on voit le succès actuel de l’occulte hollywoodien et de l’ésotérisme de bazar.

Succès qui dévoile à nouveau l’aspiration puissante, irrépressible de l’espèce humaine à s’emparer de l’invisible, à convoquer sans cesse témoins à charge et à décharge dans le grand procès pour conduite en état d’ivresse mystique entamé dès les premiers babils de l’histoire des hommes.


Le désir


Que reproche-t-on à ce premier voyageur entêté, ivre de vie, ivre de lui-même, grisé par l’imprécise espérance de l’imprévisible ? Le désir ! L’âpre détermination de connaître les mondes d’en face, l’aspiration à une histoire nouvelle dans un espace nouveau.

Que fuyait-il ? Fuyait-il ? Jamais content, jamais satisfait, jamais assez. Une fuite peut-être parce qu’il manquait d’air. Cette espèce de besoin irrépressible de re-création de lui-même.


Roue taoïste et génome humain

Pourquoi aller jouer sa vie plus loin alors qu’ici tout est bien, tout est balisé ?
C’est que le carrefour est le moyeu immobile de la roue pressée du monde. Le wu wei, le principe d’action su sage taoïste. C’est un lieu de révélation, de dévoilement.

Pendant que tout tourne à une vitesse de plus en plus vertigineuse, au carrefour on peut reprendre son souffle. On peut faire le point. Le transculturaliste s’y régale d’une exaltation immobile. Les recherches récentes sur le génome humain disent que la vie est « marquée pour l'essentiel par la formation constante de liens entre les objets qui la constituent ». Le transculturalisme fait de la vie sans le savoir. Par bifurcation, hybridation, instabilité. Le carrefour est donc d’abord un lieu de vie, le lieu de tous les possibles.


Accouplement au carrefour

Chimata-No-Kami est le dieu japonais des carrefours.

Il a la particularité d’être un dieu phallique. Tout carrefour est un lieu sexué où le temps et l’espace s’accouplent et se figent.
Le rut est le moment le plus dense de l’instabilité créatrice. Le transculturaliste est un être en chaleur « heureux comme un Italien qui sait qu’il va avoir de l’amour » comme dit la chanson.
La réduction de la symbolique sexuelle à la seule sexualité a toutefois quelque chose de limité et d’obtus. Le transculturaliste sait bien - pour en faire une pratique délicate et tendre - que la copulation ne se limite pas à une partie de jambes en l’air. Le coït (de coire aller ensemble/ come together) est un accès privilégié aux forces positives de l’invisible. L’énergie dispensée est aussitôt redistribuée : souffle de vie !


Le carrefour aux portes de Thèbes

Dans l’inconscient collectif la rencontre entre Oedipe et le Sphinx - et l’histoire qui s’en suivie - représente lucidité et aveuglement, destin et liberté.

On ne saurait mieux parler d’un moment où se joue un destin transculturel.
De semblables destins se jouent dans les carrefours d’aujourd’hui.
Au niveau symbolique le bazar, le comptoir (devenu le centre commercial, la grande surface) réactualisent en permanence la consommation, l’échange de marchandises, tandis que l’aéroport, la gare en font de même pour la circulation : dynamiques de marchés croisés, lieux de permutation. Echanges toujours et encore.
Entre Œdipe et le Sphinx, il s’agissait aussi d’échange : un échange d’information vitale !
Dans la grande surface du coin, au bazar d’Istanbul, sur le marché bio du boulevard, le produit, le corps sont tour à tour possédés et dépossédés. Dévoration et autodévoration. Le sphinx de la consommation interroge et dévore celui qui ne sait pas répondre, celui qui ne sait pas gérer les flux d’information/consommation qui l’entourent.
Les consommateurs sont à cet instant précis au cœur de la dynamique essentielle du transculturaliste : choix, alternative, option à prendre.

C’est aussi le cas des touristes – tant il est vrai que le tourisme est une industrie de consommation et que pays, paysages et cultures sont consommés au kilo. Consommateurs, touristes, mêmes soifs de dévoration, mêmes appétits, mêmes désirs. Le bonheur repus du consommateur – touriste se lit dans le chiffre d’affaire des acteurs industriels : le choix d’un produit par le consommateur détermine la survie d’une industrie, le choix d’une destination par un touriste assure la pérennité du PIB de la nation visitée.

Le choix d’un itinéraire par l’aventurier de la transculture va déterminer le territoire qu’il va visiter. Une fois passé le carrefour, il va irriguer le territoire qu’il découvre, il va apporter sa semence civilisatrice.

A leur manière le consommateur et le touriste imitent le modèle transculturel.


Carrefours d’aujourd’hui : faire une pause

Il faut savoir revenir à ses fondamentaux. Si le premier passage au carrefour du premier aventurier transculturel a sans doute été un moment suspendu de perplexité : où aller ? Quel itinéraire choisir ? Le retour au carrefour est l’occasion de faire une pause.
Au carrefour le temps et l’espace s’arrêtent.
Les carrefours et les places publiques divisent et rassemblent, tranchent les mondes culturels d’un bloc à l’autre, d’un arrondissement à l’autre, d’une zone à l’autre et pourtant cette ligne de partage fonctionne aussi dans le don et l’échange.

Ligne de partage finalement bien nommée puisqu’elle discrimine et sépare tout autant qu’elle fait pont et passerelle. Ces hauts lieux de la transculturalité sont des lieux de fractures et de réduction de ces fractures, des lieux de passage et d’ancrage où chacun dépose un fragment d’histoire de soi.
Lieu de voisinage et d’échange, de bagarres sanglantes et de paix négociées.
Tout y semble possible, tout est latent, tout est posé, tout s’y arrête – ne serait-ce qu’in instant.
Le transculturaliste fait un usage immodéré de tout un arsenal de paradoxes dont le moindre n’est pas cette vitesse immobile.
Voilà un thème absolument contemporain : faire une pause n’est il pas l’aspiration secrète ou proclamée la plus évidente de notre époque où la vitesse triomphe, où l’accélération permanente nous fait perdre le souffle.

Diviseurs géographiques, rassembleurs historiques, le carrefour est probablement un des hauts-lieux symboliques de notre époque. Il s’y forge un nouveau souffle.

Christian Gatard


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