Une
rencontre avec Pascale Loisel est une immersion dans la vitalité de
l’art, de l’art comme conversation
avec l’intensité.
Posons le décor : ses sculptures sont des instants attrapés
au cours de l’histoire imaginaire de personnages réels
qu’elle convoque auprès d’elle, avec une
tendresse infinie.
Elle explore les figures clés de la permanence, du temps
long qu’elle saisit. Balthus et Léautaud, les
frères Giacometti , Francis Bacon, Szafran, Zoran Music…sont
invités dans son atelier avec un instinct, une précision
dans les traits, une émotion qui les magnifient et les
installent dans une éternité stupéfiante.
Quelques pas dans son atelier, quelques instants dans la salle
d’exposition de l’espace Landoswki à Boulogne-Billancourt
et des personnages de légende prennent corps et cris.
Légendes encore vivantes, figures de notre temps, personnages à peine
disparus … ils sont notre époque, notre modernité.
Avec eux une poignante conversation est engagée. Chaque
sculpture, bouleversante ou souriante, nous engage et nous
fait partager émotion et sidération.
Balthus
et Léautaud en conversation.
Rencontre improbable
mais pas impossible,
dit Pascale Loisel. |
Elle
sculpte avec une ingénuité subtile des
conversations entre des êtres aux fortes personnalités
dont elle a fait ses compagnons de route. Prenez Balthus et
Léautaud. (Conversation II, 2001). Son affection pour
eux est sans fard, sa passion chaleureuse.
Le premier était un aristocrate hautain. Son chalet-palais
suisse reste dans la mémoire collective autant que le
pavillon de banlieue du vitupérateur misanthrope de
Fontenay-aux-Roses. Les chats, certes, leur sont communs. Au
point d’en être une obsession, peut-être
est-ce le lieu de leur convergence. On reproche au chat dans
le monde bouddhique de n’avoir pas été ému
par la mort du Bouddha. Est-ce de cela dont ils parlent ?
Pascale
Loisel se meut entre réel et imaginaire avec
une habileté à la fois candide et magique.
Il
devient vite difficile de distinguer entre le réel
de ses propres rencontres – souvent elle a connus ses
inspirateurs, toujours elle les a transcendés – et
l’imaginaire d’autres rencontres au travers de
l’histoire, au cœur de biographies qu’elle
a dévorées comme si elles étaient la narration
de conversations réelles avec chacun d’eux.
Music & Balthus
(détail) |
Les
premières années de son travail – dans
laquelle elle est encore pour quelque temps, dit-elle – ont été consacrées à l’écoute
attentive et passionnée de ce premier cercle. Elle a
créé ces rencontres, elle a inventé ces
trésors de conversations, subtils et souriants, c'est-à-dire
qu’elle les a découverts, mis à jour, exhumés
de l’imaginaire de notre époque.
L’expérience artistique de Pascale Loisel est
en devenir permanent et sa trajectoire est un large mouvement
centrifuge qui part de ses expériences dans le monde
réel pour explorer l’imaginaire de la communauté des
artistes et des créateurs dans l’histoire. En
ce moment, Giotto, mais aussi les Nonnes et leur incroyable
déni de leur corps propre, mais aussi les Ecclésiastiques
du Concile de Trente qu’elle pose sur des gradins et
qu’elle dispose en altercations fulgurantes.
C’est qu’au-delà des artistes reconnus,
il y a l’être humain dans ses rôles, dans
ses avatars, dans ses infinies configurations. Et l’être
humain crée de la matière à méditation.
Tout être humain est humus à explorer.
C’est bien d’une exploration audacieuse qu’il
s’agit. Dévoreuse de biographies, exploratrice
des champs magnétiques du souvenir, Pascal Loisel est
une artiste de la curiosité intellectuelle. Elle est
profondément à l’écoute du récit
des vies de ses illustres amis. Elle invente d’apparentes
anecdotes et les transforme en ce temps long de l’histoire – c’est
sa touche si personnelle. Elle compose - retrouve donc - les
scènes d’une mythologie qui fonde l’histoire
de l’intelligence du monde. C’est là que
Pascale Loisel va chercher son inspiration. Ou peut-être
est-ce vers elle que viennent se réfugier les vibrations
du monde. Pour les accepter et en faire œuvre d’art,
il faut de la curiosité.
Alberto & Diego |
L’intensité de sa curiosité attentive
et tendre est une exigence. Son travail est profondément éloigné – selon
toutes apparences – d’un art contemporain parfois
construit sur les accumulations, les détritus et les
poubelles. Un laisser-aller manipulateur ? Une dérive
qui s’autorise du génie de Duchamp ? Peut-être.
Aucun mépris, pourtant, quand elle évoque les
courants à la mode du marché. Une sorte de lassitude
peut-être. Peu importe au fond. Elle est sur une autre
piste. On médite avec elle, emporté par l’élan
généreux de ses gestes fermes sur la pâte à bois
dont elle tire ses bronzes puissants. Elle ose une émotion.
Une émotion qui saisit dès les premières
secondes de la découverte de son travail. Il est passionnant
de suivre le cheminement de ce sentiment en flânant avec
elle dans son œuvre et dans sa propre conversation douce.
L’émotion se transforme en conscience, la sensation
d’intensité se métamorphose : on assiste à des évènements
rares dont nous sommes le témoin privilégié,
unique.
Egon Schiele en échange fusionnel avec sa sœur
Gertrude, figés dans la stupeur l’un de l’autre.
Les Nonnes de Carmina Burana qui ne savent que faire de leur
corps. Diego Giacometti arrivant dans le Jardin de Sam Szafran…
Carmina
Burana |
Au
dessus de la mêlée.
Osera-t-on dire que cette intensité rend obsolète
l’art jetable d’aujourd’hui ? Tout l’art
d’aujourd’hui n’est pas jetable, mais le
jetable, largué sur le marché, dépérit
comme les matières qu’il utilise. Ce qui n’est
pas lancer l’anathème sur cette forme d’expression
qui après tout signe notre époque – et
qui a son charme : l’éphémère et
le toxique ont leurs qualités. Sulfureuses, sans doute,
mais hypnotiques, souvent. On aime parfois le minimalisme contemporain.
Pas toujours.
Au
dessus de cette mêlée est le travail de Pascale
Loisel.
Music
et Balthus 2007 |
Elle
fait émerger, réémerger un choix
artistique que l’évocation de la Renaissance permet
de mieux saisir. Notre conversation s’y arrête
un moment. Ce dont il est question ici est de tout temps et
la Renaissance n’en est qu’une occurrence. A la
table des princes, les esprits forts venaient s’asseoir.
L’art de cette époque s’est forgé dans
des rencontres prodigieuses. Le monde a basculé, le
génie du temps s’est construit. La modernité a émergé.
Chacun y a puisé l’étincelle de ce qui
allait être son propre génie. Aucune nostalgie
dans le discours de Pascale Loisel. L’esprit de ces rencontres
inspire toute époque et ce dont elle parle est précisément
la force de l’esprit.
A
cet instant nous sommes sans doute au cœur de l’œuvre
: un récit, une forme, une présence : la convocation
d’un moment fondateur.
Quand Balthus rencontre Zoran Music, nouvelle assignation géniale,
la conversation est une méditation infinie.
Music
et Balthus 2007 |
Zoran
Music est célèbre mais n’est pas
une célébrité. Peut-être est-il
pertinent de rappeler que l’homme traversa du XXème
siècle toutes les expériences. L’intensité de
sa trajectoire artistique et engagée laisse abasourdi.
Compagnon de route de la plupart des artistes importants
de l’entre deux guerres, il expose à Zagreb,
il est arrêté à Trieste en 44 par
la Gestapo et est envoyé à Dachau. Marqué à jamais,
il échappe aux sbires de Tito. Il expose à Paris
dès 1952, vit alors entre Paris et Venise. Consécration
parisienne en 1995 au Grand Palais. Pascale et son mari
le côtoient pendant quinze ans. Il meurt en 2005.
Pascale Loisel esquisse cette histoire puissante avec
tendresse.

Le départ de Zoran 2007 |
De
nombreux tableaux de Music sont accrochés dans le
grand salon où elle me reçoit. Le lieu est magnifique.
Inspirant. Les œuvres d’artistes enthousiastes
nous entourent. Chacun est porteur de vies, d’anecdotes
chaleureuses que Pascale conte avec une sobriété amusée,
méditative.
Après mon départ,
une conversation silencieuse va prendre place.
Pascale
Loisel engage l’art sur un territoire absolument
nécessaire à sa survie : la transcendance et
le réenchantement.

Les chevaux de Zoran 1996 |