 |
 |
 |
 |
Je
me souviens d'Alain Robbe-Grillet par
Benoît Peeters |
 |
|
Il
comptait bien devenir centenaire, m’avait-il dit alors
qu’on célébrait ses 80 ans. Mais ce n’était
nullement pour s’assagir et prendre la pose du vieillard
apaisé. Il rêvait de provoquer mieux encore :
il n’aura pas eu cette chance.
J’avais commencé à le lire à 15 ou
16 ans. Des romans comme Le Voyeur ou Dans le Labyrinthe me
résistaient ; Pour un Nouveau Roman m’excitait.
L’année de mes 18 ans, je me
suis immergé dans son œuvre avec passion. J’admirais
ses audaces, sa force d’invention, sa capacité à se
remettre en question d’un livre à l’autre.
Il est l’un de ceux qui m’a le plus donné envie
d’écrire, et c’est à lui, sans trop
de vergogne, que j’ai adressé mon premier texte.
Quelques jours plus tard, je l’ai rencontré pour
la première fois dans son minuscule bureau de la rue Bernard-Palissy :
il m’intimidait au plus haut point, ce qui l’amusait
beaucoup.
Robbe-Grillet jouait volontiers les dragons ou les démons.
Dans Pour un Nouveau roman, il avait lancé une
série d’anathèmes aussi efficaces que simplificateurs :
le récit et le personnage étaient morts, tout comme
la Nature, l’humanisme et la tragédie auxquels il
réglait leur compte en quelques pages. Mais si pour certains
de ses contemporains Robbe-Grillet incarna la violence des interdits,
j’ai personnellement trouvé en lui un homme d’ouverture
et de curiosité.
Un élément a joué un rôle essentiel
dans ma perception de ce que nous appelions alors la « modernité » :
les colloques de Cerisy-la-Salle et singulièrement celui
qui lui fut consacré en juillet 1975. Ces dix jours virent se
confronter et s’affronter, dans un mélange indissociable
de théâtre et de théorie, l’étonnant
directeur de colloque qu’était Jean Ricardou et
le vivant objet d’étude qu’était Alain
Robbe-Grillet. Trônant dans un fauteuil derrière
le conférencier, l’auteur de L’Année
dernière à Marienbad adressait des clins d’œil
réguliers au public qui se pressait dans la bibliothèque
ou interrompait l’orateur d’un goguenard : « Mais
non, Machin, elle existe vraiment la maison de La Jalousie. »
Si Robbe-Grillet jouait, non sans un plaisir pervers, avec les
discours qui se tenaient à propos de son œuvre,
il savait aussi se montrer accessible aux jeunes gens que nous étions.
Il insistait pour que nous lui gardions une place à table, « loin
des raseurs » nous disait-il, ou pour que nous l’accompagnions
en promenade. Tandis que nous marchions, se souvenant qu’il était
ingénieur agronome, il interrompait les conversations
littéraires pour attirer notre attention sur un arbre
ou une plante, l’appelant d’un nom savant que nous
nous empressions d’oublier.
Le paradoxe, c’est qu’on ne cessait alors de parler
de la « mort de l’Auteur » et qu’il était
là, lui, dans une présence rayonnante : l’Auteur
dans toute sa splendeur.
Nous nous sommes revus de loin en loin. J’ai continué à le
lire. Et c’est en 2002, alors qu’approchait son quatre-vingtième
anniversaire, que j’ai eu envie de réaliser de grands
entretiens filmés avec lui. Il accepta aussitôt.
Ces « jeux de mémoire », comme nous
les appelions, furent tournés dans cette Normandie qu’il
aimait, à l’abbaye d’Ardenne où il
avait déposé toutes les archives de sa vie et
de son œuvre : photos, manuscrits, extraits de presse,
correspondances… Nous baignions littéralement dans
son univers. Remarquable conteur (malgré la réputation
de sévérité du Nouveau Roman et les oukases
prononcés dans ses premiers essais), Robbe-Grillet n’était
pas un interlocuteur facile. L’entretien prenait souvent
les allures d’une rixe, et il m’arrivait de redevenir
l’étudiant timide que j’étais lors
de notre première rencontre. Je le revois dans notre petite
salle de montage, insistant pour couper ma dernière intervention à la
fin d’une séquence. « Tu comprends, finit-il
par expliquer, on dirait que tu as le dernier mot. » Je
le lui laissai bien volontiers.
Son rire et ses provocations me manquent déjà.
Ses livres continueront longtemps à m’accompagner.
Benoît Peeters rend hommage à Alain Robbe-Grillet, qui
vient de disparaître.
Benoit a réalisé un DVD d'entretiens avec lui :
www.lesimpressionsnouvelles.com
|
| |
|
 |
Je
me souviens que Steve McQueen m’a proposé un rôle par
Christian Gatard |
 |
|
L’année qui précéda mon départ
pour la coopération en Corée du Sud, j’avais été engagé comme
interprète sur le film qu’il tournait sur les 24
Heures du Mans. Je passais mon temps à crier en français
les vociférations que Sass Bedig, l’obèse
et irascible spécialiste des effets spéciaux, lançait à la
cantonade au moment où il appuyait sur la commande électrique
qui déclenchait les explosions des Ferrari. Je traduisais
les obscénités que Van Dutch proférait entre
ses bouteilles de bières et ses égéries
hippies quand il dessinait les flammes multicolores qui allaient
le rendre célèbre trente ans plus tard sous la
forme d’une marque de vêtements et d’accessoires.
Je passais aussi une bonne partie de mon temps à servir
d’interprète aux avocats du bon peuple sarthois
qui se plaignait des incartades en tout genre de l’équipe
de tournage. A croire que Le Mans avait été mis à feu
et à sang : le directeur de production allemand,
un Curd Jurgens patibulaire, faisait oublier que la guerre était
finie depuis 35 ans.
Steve
s’occupait essentiellement des jeunes filles qui
rôdaient autour de sa caravane de star. Il était
le stéréotype ambulant, parfaitement conforme à son
mythe de séducteur, ce qui avait quelque chose de profondément
réjouissant. Il ne s’occupait guère de moi. Il voulut
toutefois me faire jouer le rôle d’un journaliste
vaguement branché, sans doute parce que je portais une
veste de surplus américain. Le syndicat des figurants
opposa un veto absolu : ma carrière d’acteur
connut son premier revers. Le film fit un flop retentissant,
mon nom n’était pas au générique.
Steve
repartit chez lui. Je refusai une proposition d’assistant
du producteur allemand sur le nouveau James Bond en Afrique
du Sud. Des réactionnaires syndiqués avaient interdit à Steve
McQueen de faire de moi une star.
|
| |
|
 |
Je
me souviens de ne pas avoir voulu monter la montagne par
Christian Gatard |
 |
|
Je venais d’arriver à Ouarzazate. Miles Mark
et Simon de Bendern voyageaient de conserve depuis quelques jours.
Deux grands anglais aux cheveux longs, produits typiques de leur
classe. Le premier avait pour parents une juge de paix et un
haut fonctionnaire au Foreign Office, le second vivait dans le
château familial et élisabéthain dans le
Kent.
Ils étaient assez beaux à voir. C’était
la fleur de l’âge. L’âge où il
faut se distinguer à tout prix.
Nous avions tous les quatre – je voyageais avec mon
frère – posé nos sacs à dos sur le
sol et nous contemplions un massif sec et pierreux brûlé par
le soleil.
Soudain, Simon pointe le doigt vers le sommet. Il est pour
moi, fait-il, prenant possession virtuelle du mont chauve.
Il propose de faire l’escalade le lendemain, départ
avant le lever du jour. Qui vient ? Personne. Pas le cran.
Simon est monté seul. Hidalgo de naissance et de tempérament,
il illustra ce jour-là le défi que le picaro allait
devoir relever.
Simon de Bendern en cette fin des années soixante était
un jeune aristocrate anglais dont la sœur allait être
photographiée dans une manif sur le boulevard St-Germain.
Cet exploit valut à la jeune fille d’être
immédiatement déshéritée par son
père qui eut droit à son tour à une nécro d’une
demi-page dans le Monde à sa mort dans les années
80. La photo fit le tour du monde et la Une de Match.
La presse people relata l’épisode. Je ne connaissais
pas la sœur et n’en appris l’existence que
beaucoup plus tard1.
1) On se souvient peut-être que ce fut à son corps
défendant qu’elle brandissait un drapeau révolutionnaire
sur les épaules d’un gaillard dont on sut plus tard
qu’elle ne connaissait pas même le nom. Elle passa à la
télé chez Jean-Luc Delarue trente ans plus tard.
|
| |
|
 |
Je
me souviens de Jean Claude Darnal par
Blaise Gingembre |
 |
|
Le soir du lancement du livre de Gilles Schlesser, Le
Cabaret « rive gauche » .,
dans les salons de la Sacem, un personnage aux traits creusés
au burin, enveloppé d’une parka militaire, erre
d’un groupe de convives à l’autre. Son visage
ne m’évoque rien mais son air perdu, sa dégaine
chaloupée, le désigne évidemment comme
un des survivants du livre que Gilles vient de publier.. Ils
sont plusieurs ce soir accrochés aux flûtes de
champagne. Interrogateur, je me penche vers Gilles.
- C’est Jean-Claude Darnal., me glisse-t-il.
Jean-Claude Darnal n’est pas une star et ne le fut peut-être
jamais. Jean-Claude Darnal est une affiche que j’ai entrevue
dans les années 60 quand je passais un week-end de temps
en temps à Paris. Je n’ai aucun souvenir de ses chansons,
aucun souvenir de sa carrière. J’ai en mémoire
une affiche de l’époque et ce vieillard qui fait écran
devant. J’essaie de faire le point, de recaler l’homme
dans l’affiche. Gilles me glisse : il a bourlingué,
c’est un aventurier. Je regarde le bourlingueur, j’épie
l’aventurier, je lui tourne autour. Je n’ai rien à lui
dire. Je veux juste regarder. Je veux en prendre plein les yeux,
me délecter de cette amère et facile méditation
sur l’épreuve du temps.
|
| |
|
 |
Je
me souviens de l’enterrement d’Henri de Menthon par
Christian Gatard |
| |
|
Henri fut un ami très cher, auteur dramatique,
galeriste, propriétaire de théâtres et directeur
du marketing de la Cellulose du Pin. Un soir, dans un loge de
son théâtre, il s’était assis à une
table face à moi et avait entrepris de m’expliquer,
dessins à l’appui, les process comparés
de fabrication du papier carton ondulé en Scandinavie
et au Japon.
Le théâtre de la Colline avait fait jouer la pièce
d’Henri, Les Larbins. Pendant l’entracte,
Antoine Vitez se précipite vers moi, donnant du cher
ami quel plaisir. Bien entendu je ne connaissais pas personnellement
Vitez qui était au faîte de sa gloire et que le vent
a emporté, mais je suppose que ma tête lui rappelait
quelqu’un. Henri créait, par son enthousiasme contagieux,
une effervescence permanente où les héros et les
anti-héros avaient droit de cité, côte à côte,
métissés.
Au Théâtre des Mathurins, j’avais assisté – Henri
en fut le propriétaire – à une répétition
de Jacques et son Maître. Kundera était dans
la salle et surveillait le travail de Jean-Luc Moreau. Assis au
dernier rang de l’orchestre, il arborait un visage fermé et
sévère.
Dans la petite salle du Théâtre, à la même époque,
Jean-Pierre Bacri proposait son inénarrable Grain de
Sable. Une pièce incroyablement drôle et il était
déjà tel qu’il est, bougon et l’œil
mauvais devant son café dans le bar d’en face. Henri
me le désigna du doigt en souriant tandis que sa découverte piquait
le nez d’un air maussade vers sa tasse.
Henri mourut. J’ai le souvenir acide d’une conversation
derrière le cortège funèbre entre Erik Orsenna
et Yasmina Reza qui triomphait avec arrogance et Art.
J’ai cru les entendre exprimer une condescendance satisfaite
pour le roman qu’Henri avait désespérément
cherché à publier entre deux crises cardiaques dans
les derniers mois de son existence. Henri les considérait
comme des amis et me parlait d’eux avec une grande affection.
Au milieu des années 70 Orsenna était venu dîner
chez moi. J’avais installé des bougies par dizaines
dans l’immense double-salon de l’appartement haussmannien
où j’ai passé une bonne partie de cette décennie-là.
C’était une chaude soirée d’été.
Les bougies n’avaient sans doute d’autre ambition que
de faire effet. Je traduisais des bouquins de psychanalyses de
criminels de guerre nazis qui paraissaient chez Calmann Levy, ce
qui n’avait rien pour l’impressionner.
Pour Orsenna c’était l’époque de Loyola’s
Blues, son premier succès, ma préhistoire
en quelque sorte, me sourit-il quinze ans plus tard lors d’un
vernissage dans la Galerie qu’Henri et Lise, sa femme, avaient
lancée après avoir été aussi propriétaires
du Théâtre Présent.
La mémoire d’Orsenna est diabolique. Il évoqua
le mur de bougies avec un sourire entendu, comme si nous pouvions
avoir une sorte de complicité dans ce souvenir. Je ne connaissais à l’époque
rien de lui. Pas même sa gloire montante.
Henri méritait plus de respect que l’académicien
qu’allait devenir Orsenna et la star des théâtres
branchés ne lui en accordaient dans ce cortège. Leur
jugement avait quelque chose d’implacable. Un destin inflexible était
annoncé, un scénario écrit depuis toujours
qu’aucune complicité avec le ciel, qu’aucune
prévarication jamais ne pourrait contourner : Henri était
condamné à rester en marge du monde littéraire
qui le fascinait. Je ne savais pas trop ce qui manquait à Henri,
mais je n’avais pas le moindre doute sur la situation :
j’allais un jour ou l’autre me retrouver de son côté.
Nous étions de la même trempe, du même bord,
nous étions tous les deux des picaros contemporains.
M’approchant du cercueil j’avais la main qui tremblait.
Mes larmes étaient l’essence d’une conversation
que je poursuivais avec Henri. Les deux autres s’étaient
retirés loin dans la foule. Ces larmes étaient psychopompes.
Elles cristallisaient nos efforts communs pour ne pas perdre le
fil d’une conversation que nous avions entamée dès
les premiers temps de notre rencontre chez Dagorno, le restaurant
où nous nous étions encore revus quelques semaines
avant sa mort. De notre table nous pouvions voir la façade
du Théâtre Présent et rendre hommage à un
passé joyeux qui se dérobait avec une grâce
mélancolique.
Les
larmes sont des esprits shamans et ces esprits facétieux
dansaient entre nous deux. L’un à peine mort, l’autre
encore un peu vivant. Orsenna et Reza du coté des hidalgos
triomphants, Henri et moi du côté des picaros obscurs.
|
| |
|
 |
Je
me souviens de la mort d’André Gorz par
Luc Dellisse |
 |
|
« Le philosophe André Gorz s’est
suicidé avec sa femme. Il avait 84 ans » (Les journaux).
Un
des livres intimes les plus intelligents que je connaisse,
un des essais intellectuels les plus pénétrés
de roman et de rêve qu’on puisse imaginer, s’appelle
Le Traître et je m’étonne souvent
du faible sillage de phosphore qu’il a laissé derrière
lui, depuis près de cinquante ans qu’il a paru (1958).
Ce récit d’un jeune Juif qui s’est francisé tout
seul dans l’Autriche de l’Anschluss, avant de trouver
refuge en Suisse durant la guerre, d’y développer
en autodidacte une hyper-compétence philosophique, et
de devenir ensuite, isolé dans la France de la IVe République,
une sorte de Robinson conceptuel, est avec Le discours de la
méthode
de Descartes et le Léonard de Vinci de Valéry,
un de nos rares bréviaires de solitude, de raison et de
force – le type même du texte qui, placé dans
les mains d’un adolescent, peut lui faire prendre feu et
le jeter dans une merveilleuse entropie de l’esprit.
J’ai
découvert ce livre par hasard dans les années
soixante-dix, à l’époque où Gorz,
sous son nom ou sous celui de Michel Bosquet, accédait
au grand public en publiant des ouvrages sur le socialisme, sur
l’écologie, sur l’allocation universelle,
que j’essayais tour à tour de lire et qui me tombaient
des mains, inachevés, inachevables : j’éprouvais
une sorte d’horreur à imaginer que le merveilleux
héros du Traître, ce styliste sec, maladroit et
pourtant éclatant, était devenu un utopiste morose,
un faiseur de pensums, un chercheur péremptoire et vague,
mangé par une idéologie où un existentialisme
archaïque coexistait avec une sorte de gauchisme de café du
commerce. Le socialisme difficile, Ecologie et liberté :
ces fumigènes funèbres dressaient devant la lumière
du Traître un rideau opaque et asphyxiant.
J’ai
feint, de moi à moi, qui ne suis qu’un
obsédé de chefs-d’oeuvre, que Gorz était
mort peu après 1958, auteur d’un seul livre. Mais
d’un livre magnifique, multiple, irréductible, et
bien suffisant à lui seul pour justifier la montée
au zénith, dans le ciel de la littérature, d’un éphémère écrivain
; et pour prolonger sa lumière, dans laquelle, presque
tous les jours, je baigne encore.
|
| |
|
  |
Je
me souviens de la fois où j’ai voulu frapper mon
colocataire par Angry Denis |
 |
|
La guerre, toujours
recommencée, et toujours stupide. A
mon goût. Partant, je ne me souviens plus exactement quand
j’ai penché vers un pacifisme oisif. Par contre, je
me souviens très bien ce soir d’avril 2000 où Suja,
mon colocataire bangladeshi, a failli manger ses lunettes. Pays
: Ecosse. Décor : cuisine. Acteurs : Ian, l’écossais,
faisant sa vaisselle, moi, préparant mon repas, et Suja,
arrivant. Suja parle à Ian. Lui explique que ce n’est
pas bien de faire venir des femmes chez soi après 20h. Même
pour discuter. Pas bien. Pas bien du tout. Allah n’est pas
là, mais Allah n’est pas loin. Il parla à Ian,
mais parlait de moi. Nos deux autres colocataires, Erik et Frank,
le suédois et l’allemand, m’ont retenu.
You
bet I remember. |
| |
 |
 |
Je
me souviens de la Pub par Gilles Schlesser |
 |
 |
La
présidentielle de 1974
Regardez-le.
Mal coiffé, la
cravate de travers, le sourire crispé, l'oreille gauche
deux fois plus grosse que l'oreille droite. Une photo sortie tout
droit du Photomaton de la gare Saint-Lazare. C'était en
1974 sur tous les murs de France, et l'on nous promettait "un
vrai président". Une telle photo - non retouchée
et sans arrière fond - est inimaginable aujourd'hui. Quant
au slogan, paternaliste et souverain, il ferait hurler (de rire)
les commentateurs politiques.
La pub politique ne faisait que balbutier et tout, dans cette image,
respire l'approximation. Valéry, dont le prénom était
absent comme il sied aux grands hommes, recueillera 27,21 % au
premier tour, contre 36,09 % à F. Mitterrand, 12,61 % à J.
Chaban-Delmas, 1,95 % à A. Laguiller et… 0,62 % à J.M.
Le Pen.
|
|
 |
|
 |
|
Les
meubles Atal
Je me souviens d'une femme nue sur un bureau, et d'une agence nommée
Lotus Publicité qui abrita dans ses bureaux (au 20 avenue de Wagram) deux
petits jeunes qui s'appelaient Bernard Roux et Jacques Séguéla.
Atal était encore une grande marque, Roux et Seguéla pas encore.
C'était en 72, à une époque où l'on recherchait souvent
l'impact à tout prix. Notez que la structure du bon à découper
implique que l'on renvoie la jeune femme à l'annonceur, qui ne se lassait
sans doute pas de contempler son œuvre. |
| |
 |
|
 |
|
Porsche
911
Il y a trente ans (trente-trois ans pour être précis), sur le plan
créatif, certaines annonces publicitaires n'avaient rien à envier à celles
d'aujourd'hui. Voici une annonce pour Porsche parue en 1973. Sur le plan conceptuel,
c'est parfait : célébrer l'alliance de la performance et de la
sécurité. Sur le plan relationnel, c'est tout aussi parfait : le
texte, remarquable d'impact et de concision, fait appel à l'intelligence
du lecteur pour fonctionner. Il faut dire que l'agence s'appelle DDB, connue à l'époque
pour ses célèbres campagnes Volkswagen. |
| |
 |
 |
Je
me souviens de moi... par Philippe
di Folco |




 |
|
Je me souviens avoir attendu pendant une heure, seul, dans
une pièce glaciale, la naissance de ma fille.
Je me souviens avoir attendu très longtemps la naissance
d’un petit-frère ou d’une petite sœur.
Je me souviens des cigarettes chewing-gum Globo vert anis
dans leur paquet vermillon.
Je me souviens avoir touché les seins de la directrice
de la maternelle devant ma mère qui en avait rougi.
Je me souviens d’avoir appris à nager dans une
piscine du club Touropa à Tenerife en 1977.
Je me souviens de mes étrennes de communiant car mon
grand-père m’avait donné une grosse pièce
de 10 francs en argent datée de 1973 et que le lendemain
j’avais acheté avec celle-ci des kilos de bombecs
chez une boulangère particulièrement souriante.
Je me souviens de l’été 1976, de la canicule
non, mais du supplément « spécial anniversaire
de l’indépendance des Etats-Unis » du
Journal de Mickey.
Je me souviens de mon premier concert rock à Reading
en août 1978 mais pas du nom du groupe.
Je me souviens de ma première masturbation car je
venais de lire Le Blé en herbe.
Je me souviens de l’Ami 6 blanche de ma grand-mère,
de ses fauteuils capitonnés de velours rouge vif et
de l’odeur médicinale qu’ils dégageaient.
Je me souviens avoir volé un préservatif à mon
père alors que j’étais en 4e et l’avoir
montré à Bernard Quéro en cours de gym
mais qu’il ne m’a pas cru.
Je me souviens avoir cassé la gueule à Thierry
Parc en CE1 parce qu’il critiquait le manteau gris à ourlets
en faux astrakan que venait de m’achetez ma mère.
Je me souviens que ma première raquette de tennis était
signée Bjorn Borg.
Je me souviens des bouteilles en verre « Lait Vito »,
le seul lait qui ne me faisait pas vomir le matin.
Je me souviens avoir fait gagner mon équipe de basket
lors d’un tournoi inter-lycéen, au dernier moment,
en mettant deux paniers inespérés.
Je me souviens de dizaines de prénoms et noms de filles
du primaire : Françoise Pautrat, Agnès Lecuratello,
Marlène Lichat, Elisabeth Rami, Carole Bourgeois,
Claude Bitoun, Nathalie Battut, Anne Girard, Catherine Fiant,
Isabelle Audibert, Véronique Dubrillon…
Je me souviens que les croissants quand j’étais
petit et que j’allais à Paris semblaient plus
petits, plus beurrés et moins pâteux.
Je me souviens de vieux métro aux poignets de cuivre
et aux sièges en lattes de bois vernis, je voulais
toujours monter dans le wagon gris mais ma mère n’avait
que des billets de 2e classe.
Je me souviens que Sheila était venue à Créteil
chanter sur un grand parking et avoir été à moitié écrasé par
une grosse dame qui prétendait être sa mère. |
| |
 |
 |
Je
me souviens ma sixième bougie par Thomas Schlesser |
 |
|
Je me souviens du 8 décembre 1983. Je soufflais ma sixième bougie.
Je connaissais déjà les noms de Coluche ou de Yul Brynner. J’aimais
surtout la voix d’Ulysse dans Ulysse 31. C’était celle de
Claude Giraud, dont je devais apprendre plus tard qu’il doublait Robert
Redford en français et interprétait Mohamed Larbi Slimane dans
Rabbi Jacob. Ma mère m’offrit un vélo. Je me souviens de
son poids, épouvantable, mais surtout de ses autocollants qui en constellaient
l’armature. Sur l’un d’eux, il y avait marqué « bicyclette
Vivi ». Mon cousin Nicolas, l’été qui suivit, s’en
amusa. C’était le mot bicyclette qu’il trouvait bête.
J’ai essayé d’arracher l’adhésif, sans réussite.
J’aime aujourd’hui le Tour de France, les escapades parisiennes,
surtout la nuit, à fond les guidons, j’aime le bruit des chambres à air
sur les bitumes et la fière allure d’Amsterdam (je ne connais pas
la Chine), j’aime les chiens qui coursent les pneus, j’aime bricoler
ma chaîne, mes freins et mes vitesses, j’aime les pentes douces et
me faire mal dans les bosses. J’aime le vélo et pourtant, n’en
déplaise à Montand, je hais la bicyclette.
|
| |
 |
|
Je
me souviens de la chute du mur par
Antje Kramer |
 |
|
C’était un jour de la semaine comme un autre. J’avais neuf
ans. C’était l’époque où je harcelais mes parents
pour qu’ils m’achètent un cochon d’Inde. L’après-midi
s’était déroulé dans le calme habituel : je suis rentrée
seule de l’école vers 14 heures et me suis installée dans
le Salon car ma sœur, en pleine crise d’adolescence, m’avait à nouveau
interdit l’accès à notre chambre commune. J’ai passé l’après-midi
avec mes constructions urbaines en légos illégaux (reçus à l’occasion
d’un de mes anniversaires de la part d’une tante généreuse
de Berlin-Ouest et qui avaient échappé à la confiscation
par la douane). Lorsque mes parents sont rentrés, leur conversation s’anima.
Depuis quelques semaines déjà, mon père participait régulièrement
aux manifestations du lundi, il était plus tendu que d’habitude
et avait des soucis au travail. Le lendemain matin l’attendait un rendez-vous
officiel auprès des apparatchiks de Rostock, afin de s’expliquer
sur certaines prises de positions jugées « suspectes ». À l’heure
du dîner, nous nous sommes tous installés dans la petite pièce
au balcon (qui risquait de s’écrouler d’un jour sur l’autre,
comme tout l’immeuble) et mon père alluma exceptionnellement la
petite télé pendant le repas. Rien que ce geste annonça
quelque chose de solennel, même si ma sœur et moi, nous étions
d’abord déçues car nous pensions pouvoir regarder une de
nos séries de l’ennemi de classe préférées
(comme L’homme qui tombe à pic et L’amour du risque). Déjà à l’époque,
nous étions parmi les chanceux qui captaient la télé de
l’Ouest grâce à quelques interventions héroïques
de mon père sur le toit de notre immeuble. Et puis, se déclenche
une cascade d’images, de sons, d’émotions – des gens
debout sur le mur, se prenant dans les bras, clamant la phrase qui me donne toujours
la chaire de poule : « Wir sind das Volk », les concerts de claxons
des Trabant franchissant le portail de Brandenbourg sous le regard stupéfait
des officiers armés… Quelque chose de cette ambiance électrique
se répandait à travers l’écran noir et blanc minuscule
dans notre pièce, chauffée au charbon, à deux-cents kilomètres
de la capitale. Je ne me souviens plus des explications que nous donnèrent
mes parents. Mais je sens encore leur surprise, leur angoisse face à l’inconcevable
: « Mais, ce n’est pas possible ! Ils ne vont pas se laisser faire,
ils vont refermer la frontière ! » Ce soir-là, nous nous
sommes couchés plus tard que d’habitude. Le 10 novembre, au matin,
on n’était que la moitié dans ma classe, pendant que mon
père s’est retrouvé devant un bureau abandonné, son
rendez-vous ne vint pas.
|
| |
 |
 |
Je
me souviens de Sergei Bubka par Thomas
Schlesser |
 |
|
Bubka n’a remporté qu’un seul titre olympique, à Séoul,
en 1988. Mais, par six fois, il a triomphé en championnats du monde. Je
me souviens de son essai à 6,01 mètres, le 10 août 1997 à Athènes.
Le réalisateur a choisi un plan convenu, bien serré sur le visage
de l’athlète, alors qu’il prépare son saut. A sa concentration
habituelle s’est substituée une rage d’halluciné. Ses
yeux jaillissent comme ceux des acteurs expressionnistes. On le voit qui interpelle
les sommets. Un cliché un peu miteux me déchire le cœur.
Ce type richissime, collectionnant les Ferrari à Monaco, est redevenu
l’enfant enragé de l’Union Soviétique. Il s’élance
et franchit le cap. Le court instant (qui n’excède pas la demi-seconde)
où il aboie face à la barre fichée devant lui finira par
intégrer, quelques semaines plus tard, le générique de Tout
le Sport sur France 3, vers 20 heures 35, après Fa si la chanter. |
| |
 |
 |
Je
me souviens de Human Bomb par Thomas Schlesser |
 |
|
Dans la nuit du jeudi 7 au vendredi 8 mai 1993, un fracas soudain, vaguement
irréel, me tire du sommeil. Je m’extirpe de mon lit, saute à la
fenêtre. Devant la mairie de Neuilly, quelques taxis s’agitent. Sans
plus. Pas une lumière sur l’avenue du Roule. Cela doit venir du
parking auquel on accède par une entrée située aux pieds
de mon ancienne école, désormais baptisée « Saint-Pierre
Saint-Jean ». Elle se trouve coincée entre un commissariat et la
maison sans charme où vit Jacques Attali. Un effondrement de plate-forme
? Une déflagration ? Cinq jours plus tard, un homme prit en otage la maternelle
de l’établissement Commandant Charcot. Il se fait appeler « H.B » pour « Human
Bomb ». C’est un pauvre type, d’origine algérienne,
qui menace de faire sauter les 21 têtes blondes s’il n’obtient
pas 100 millions de francs. Il se fait descendre comme un lapin. La France de
Pasqua et Sarkozy respire. L’explosif, c’était lui, Erick
Schmitt. |
| |
 |
 |
Je
me souviens de six ans à peine… par
Luc Dellisse |







|
|
Aussi
incroyable que cela puisse paraître, il
y a eu une époque où e-dito n’existait
pas. Moi non plus je n’existais pas. Vivre pauvre à Paris, écrire
des poèmes hermétiques, enseigner par correspondance,
sont des formes d’invisibilité. J’étais
une machine à lire et à écrire, posée
dans un coin.
Soudain
j’effleure la télécommande,
le temps défile en tremblant, et me voici assis
devant un verre de vin d’Australie, dans le patio
en losange de Gatard et associés. Cinq personnes
autour de moi, avec tous les dehors de l’intelligence
et de l’animation, sont en train de mettre au point
le principe d’un site culturel. Dans un instant,
ils vont se demander ce que je fais là ; profitons
de ce court répit pour les observer.
Thomas,
avec son corps interminable, sa tête en
broussaille, son air de terreur et d’émotion
devant l’abondance de ses idées et de ses
citations. Je commence à le connaître, ce
jeune homme : lenteur à démarrer, saut soudain
dans le vide, foudres et flèches, et son air de
moine-soldat de l’histoire de l’art. Chacun,
autour de la table de jardin en tôle nickelée,
le tient pour notre sherpa tout désigné.
Gilles,
perdu dans les brumes de sa voix sourde, voilée,
un peu douloureuse, balayant les contradictions d’un
mouvement de nuque qui fait mouvoir son catogan d’astrakan
bleuté, et qui énonce, en esquissant une
grimace, en remontant les sous-verres de ses lunettes stéréoscopiques,
des vérités successives et contradictoires,
avec une force de conviction qui nous promène dans
les trois dimensions de la surprise. Sa furie grammaticale
l’incite en outre à placer des anapestes et
des oxymorons, sur la pointe des pieds, le long du fil
tremblant de sa parole.
Régis, webmaster à rayures, comme un poisson
des profondeurs, gonflant et dégonflant ses branchies,
traçant à l’aide d’un petit porte-mine
en argent, sur des feuilles volantes à en-tête
du Canal de l’Ourcq, toutes les arborescences du
site qu’il finira par faire fonctionner pour de vrai,
dans un éther virtuel.
Thierry,
le dormeur éveillé, lointain, concentré,
enfoncé dans la jouissance de l’arithmétique
et d’un rêve japonais de calme, de rochers
et de fleurs. Tapotant un SMS après l’autre,
rien qu’avec les pouces, deux longs pouces à trois
phalanges, pour négocier des études de marchés,
des missions africaines et des places pour Madame Butterfly à l’Opéra
Garnier.
Christian,
si sage, complaisant, dubitatif, souriant, avec parfois
un petit geste explicatif du doigt pour désigner
le ciel ou l’avenir – et quelque chose du portrait
photographique de Mallarmé par Degas, dans l’éclair
du magnésium et le reflet du miroir.
Tous
ont en commun la passion de l’écriture
et du dessin, un nombre effrayant d’activités
multiples et compliquées, et la foi dans la démocratie
des images. Je ne sais plus comment je les ai connus, ni
même pourquoi. Le sûr, c’est que c’est
Christian Gatard qui a tout fait, c’est lui qui nous
a connectés. Comme il est partout à la fois,
il était dans la même rue que moi, il y a
six ans. Je revois un homme de taille moyenne, vêtu
d’un veston paille, maniant une cigarette en flanelle,
juché sur le bon trottoir de la rue des Ecoles,
qui me faisait signe de la main. Il paraissait strictement
remonté par la vie, comme quelqu’un qui viendrait
seulement de découvrir toutes les potentialités
que lui ouvrait l’amour de l’art. J’ai
traversé la rue à sa rencontre. Il me dit
qu’il s’appelait Christian Gatard, qu’il était
sociologue et globe-trotter, qu’il collectionnait
les totems, et que les femmes étaient belles ce
soir-là. Mais la chose la plus importante : qu’il
avait écrit trois beaux romans touffus et telluriques,
pleins des rayons de Babel, il l’a tue soigneusement,
et j’ai dû le découvrir par moi-même,
plus tard.
Il
m’a fait connaître ses amis, il a soulevé leur
masque pour que j’entrevoie le génie de chacun,
il nous a réunis dans le patio de sa société d’études,
puis, quand la saison des pluies est revenue, dans la cuisine-loft,
devant une pile fastueuse de plateaux-repas de chez Flo.
Tous les quinze jours, il nous réquisitionnait,
bien décidé à ne pas nous lâcher
tant que nous n’aurions pas formé un groupe
soudé et compétitif, sous la houlette de
Thomas. Un choix parfait, Thomas, le plus impatient d’entre
nous, lançant ses idées comme de pensives
balles, prenant un air froncé et tragique au fur
et à mesure que la malice l’emportait sur
la nuit.
Studieux,
nous prenions des notes. Dissipés, nous
buvions l’âpre vin d’Adélaïde
en ricanant.
Tout
ce joli monde, durant un long automne, dans le carrousel
de la rue Aumont-Thiéville, gigotant sur le lattis
de mauvaises chaises pliantes, avait décliné les
avatars d’un site consacré à la vraie
vie. Et Gilles, par esprit de dissimulation poétique,
avait asséné que toute vie est une double
vie. Nous avons acquiescé – tout en sachant
qu’une triple, une quadruple vie, ne nous était
pas étrangère. Le principal était
d’aboutir à un seul diamant.
Et
il y eut un soir, et il y eut un matin. Et ce fut le
premier jour d’e-dito.
|
| |
 |
 |
Je
me souviens de Benoit Peeters… par
Jan Baetens |




 |
|
Je
me souviens du ruban jaune qui entourait le livre d’un
inconnu et où l’on pouvait lire : « Une
biographie imaginaire de Claude Simon ». Je me souviens
que l’achat de ce livre, utilement accéléré par
cette bande-annonce si inhabituelle sur les couvertures
blanches à étoile bleue, allait changer ma
vie, notamment en me montrant par l’exemple ce que
d’autres défendaient théoriquement
en parlant de la lecture s’écrivant. Je me
souviens de ce livre, qui a dû éveiller tant
de jeunes lecteurs à une véritable pratique
de l’écriture. J’ai par contre tout
oublié, bien heureusement, de mes propres simonades
de l’époque, mais peu importe puisqu’il
y a, et qu’il reste, Omnibus.
Je
me souviens d’un article de Jean Ricardou dans
Le Monde, sur un livre du même auteur, et d’un
entrefilet dans le même journal, quelques semaines
plus tard, annonçant un colloque à Cerisy
où devait participer, entre autres, le signataire
de La Bibliothèque de Villers. Je me souviens comme
si c’était hier de l’entrée au
Parnasse et de mon étonnement, il est demeuré entier,
d’être accepté presque d’un coup
par une bande de jeunes gens que je n’avais vus jusque-là que
dans les films de la Nouvelle Vague et qui existaient donc
réellement, mais en plus gentils, je dirais même,
avec mon accent belge, en moins parisiens.
Je
me souviens des meneurs de ce groupe, qui organisaient
des concours de belote dans le salon où Robbe-Grillet
avait tourné des scènes de ses Glissements
progressifs, et qui s’amusaient à inventer
des contraintes dont l’humour joint à la difficulté décourageaient
ceux qui écrivaient des livres soit austères
soit drôles, mais jamais les deux en même temps
: inventer de nouveaux épisodes de Dallas entre
deux séances, les résumer à la manière
de Télérama ou de L’Huma, se lever à quatre
heures du matin pour aller voler des bouteilles de calva
et les boire pour se donner le courage d’aller réveiller
le Maitre des lieux en entonnant des chants républicains.
Je
me souviens du brio jamais égalé des
notices de lecture de Marc Avelot ou de Michel Gauthier
dans les colonnes de La chronique des écrits en
cours, où la critique littéraire se hissait
au niveau des « brèves » de Fénéon.
Je me souviens de la Bibliothèque idéale
que faisait miroiter ces pages, qui ont donné à beaucoup
le plaisir des comptes rendus et qui leur a fait comprendre
combien la littérature est un tout et combien le
livre est une chaîne qui, tel le ruban de Moebius,
couche dans le même lit lecteur et auteur, libraire
et bibliothécaire, éditeur et critique, diffuseur
et distributeur. Je me souviens d’écrivains
comme Jean-Benoît Puech, que je croyais aussi fictifs
que les livres qu’ils s’amusaient à vendre
et à acheter dans leurs romans et que je m’amuse à retrouver,
mais avec quel ravissement, dans cette salle.
Je
me souviens d’une soirée de fondation à la
librairie Autrement dit, à la belle époque
où le Thalys n’existait pas encore et où il était
encore possible de commencer et de terminer un livre dans
le train (de préférence évidemment
un livre volé chez Autrement dit, ce que la gendarme
de service nous a empêchés de faire) et je
me souviens du rôle inouï que le train jouait
dans nos vies, nous qui comme les surréalistes yougoslaves
délicieusement croqués par Queneau dans Odile arrivions le samedi soir à Paris, juste après
que Breton avait déjà tout décidé,
pour repartir dimanche matin, juste avant que Breton s’apprête à revoir
toutes ses décisions.
Je
me souviens du chauffeur de notre écrivain,
taxiwoman dans Brussels by Night, et de la permanente réinvention
de la division du travail, si gaiement orchestrée
qu’à la fin on croyait que le convoyeur tenait
le volant et que le conducteur se faisait conduire, dans
une illustration paradoxale de la bathmologie barthésienne
qui était alors, comme on disait, dans l’air
du temps.
Je
me souviens d’avoir dit et redit mille et une
bêtises, qui n’ont jamais fait rire le spécialiste
des Dupondt, tout comme je me souviens de mille et une
lenteurs, hésitations, bévues, qui n’ont
jamais impatienté le concurrent des grands globe-trotters
du siècle, écartelé entre les semelles
de vent des voyageurs du 19e et la conscience écologiste
du 21e, le globe-trotter moderne qui a sauvé à lui
seul la SNCB et la SNCF confondues d’une faillite
sinon certaine.
Je
me souviens de Ben Streepe, ce tueur à gages,
qui n’était autre que le metteur en scène
de sa propre disparition, tout comme je me souviens de
son portrait en académicien précocement vieilli,
ne se trompant jamais de cahier, ni de métier, de
pupitre, de rôle ou de rendez-vous, et que je ne
me serais pas étonné de retrouver dans le
Jugement dernier, le roman signé par le second truand
de Fugues, lui aussi présent dans cette salle.
Je
me souviens d’un auteur qu’on prenait pour
un autre, parce qu’il refusait les pseudonymes quand
il changeait de registre et de public, et je me souviens
de l’embarras des professionnels ne sachant que faire
des livres pour Lolita fait par un nouveau Nabokov.
Je
me souviens d’un auteur qui, quel que soit le
domaine qu’il abordait, le faisait en diable, le
diable étant, comme on sait, légion, et qui
n’était donc à l’aise qu’en
se faisant le théoricien, le critique, le promoteur
de son propre faire, quitte à y risquer son nom.
Je
me souviens de l’après-dernier des écrivains
heureux, qui trouvait son bonheur à le communiquer
aux autres.
Je
me souviens d’un amoureux de la francophonie
qui, délicatement, aimait Stevenson et les auteurs
anglais, mais pas les anglicismes.
Je
me souviens d’un écrivain cultivant sa
moustache comme Tintin sa houppette, et qui, croyant s’être
rasé, se trouvait nu comme l’autre sans pantalon
de golf.
Je
me souviens d’un scripteur sachant écrire
pour les concierges usées et même pour leurs
filles médusées tout en publiant des livres
interdits aux jeunes filles et simplement trop justes pour être
abandonnés aux maris des concierges.
Je
me souviens de l’éloge du récit,
c’est-à-dire de la révolution dans
les lettres, celle qui faisait terreur aux terroristes
de tous bords.
Je
me souviens d’une antique cérémonie
près du Panthéon, où s’intronisait
celui que doctement on enseignait déjà, et
je me souviens de m’être demandé ce
qu’il comptait faire dans cette enceinte et dans
les multiples antennes de l’auguste forteresse.
Je
me souviens d’avoir entendu une voix qui m’expliquait
ce que je n’avais pas bien compris dans son mémoire
de synthèse, à savoir le futur de la narration
photographique et ses rapports à mon sens trop directs
avec le modèle de la bande dessinée, alors
que tant d’autres voies me paraissaient imaginables,
roman-photo et narration photographique étant peut-être
davantage de faux amis que de vrais synonymes.
Je
me souviens d’avoir entendu une autre voix qui
m’a aidé à trancher dans le grand débat
entre littéraires et visuels, oecuméniquement
voilé par le recours à la catégorie
tout-englobante de l’imagination ou plus exactement
de l’imaginitique de Novalis, une autre voix qui
m’a expliqué que l’interaction du texte
et de l’image ne joue pas nécessairement au
détriment du texte, une autre voix qui a su donner
des arguments pour rassurer les tenants de l’écriture
au sens traditionnel du terme, inquiétés
par l’absence de nouveau roman de l’écrivain
par ailleurs si romanesque.
Je
me souviens d’une dernière voix qui se
lançait dans un brillant discours sur la possibilité d’échapper à la
spécialisation des chercheurs académiques
et sur la possibilité de faire une approche très
détendue de la théorie (qui n’en est
peut-être pas une aux yeux des « théoriciens »).
Je
me souviens que toutes ces voix répondaient
de concert, tout en se faisant entendre clairement et distinctement,
sans confusion possible, exactement comme dans un film
de Jacques Tati.
Je
mes souviens qu’après toutes ces questions
il n’y avait nul silence.
|
| |
 |
 |
« Si
vous voulez contribuer à cette rubrique, cliquez ici ! » |
| |
|
|
|
 |
|