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Tirer
la langue
L’apprentissage de nouvelles langues n’est facile
que pour quatre groupes de personnes : les industrieux, ceux qui
ont la bosse des langues, les enfants, et enfin les menteurs. Ne
faisant partie d’aucun d’eux, j’ai toujours trouvé les
langues étrangères difficiles. Et le mandarin ne
fait pas exception.
Avant de venir en Chine, j’avais comme tout le monde une
idée préconçue de la langue, axée principalement,
et vaguement, sur les caractères et la prononciation. Teintée
aussi de confuses références aux écrits de
Lao-Tseu, aux poèmes millénaires et aux cartouches
des estampes, qu’on admire comme des œuvres d’art à part
entière.
Bien sûr, je n’avais aucun moyen de me représenter
les difficultés concrètes du mandarin, qui dépassent
de loin l’obstacle, il est vrai considérable, des
caractères. La première évidence à m’avoir
sauté aux yeux quand j’ai commencé à l’étudier,
c’est son fonctionnement parfaitement illogique. Pour moi,
un français ne parlant à peu près bien que
sa langue maternelle et l’anglais, et baragouinant un peu
d’espagnol, d’italien et de slovaque. Ma prof chinoise
n’arrête pas d’opposer à mes incompréhensions
de la grammaire que, pourtant, « le mandarin est très
logique ». A quoi je réponds que toute langue l’est
en effet, à condition d’être né dedans
ou de l’avoir déjà apprise. En attendant, ma
logique se livre toujours à de féroces bras de fer
avec la logique chinoise.
En pratique, une idée qui circule souvent sur le mandarin
est qu’il n’y existe pas de temps verbal. Que pour
exprimer le passé on utilise tel verbe associé à ‘hier’,
et que ‘demain’ suffit à rendre compte du futur.
Et c’est faux. Ce qui est vrai, c’est que le verbe
ne se conjugue pas, mais les nuances temporelles existent bel et
bien : dans le passé, par exemple, le mandarin fait la différence
entre trois suffixes, guo, de et le, qui expriment des nuances
plus ou moins subtiles. Pour le hic et nunc, il y a le présent
progressif (verbe + ne) et le présent d’habitude (verbe
simple). Naturellement, j’en oublie, je confonds ou je n’en
sais pas encore assez.
Sur un autre plan, la négation du présent se forme
de la particule négative bu + verbe, alors que la négation
du passé se fait exclusivement avec l’auxiliaire « avoir » au
présent (you) suivi d’une autre particule négative
(mei) : mei you. Par contre, « être » (shi) n’a
pas de temps, et sa négation ne passe pas par « avoir » mais
par bu : bu shi. Le mandarin utilise également des particules
exprimant le résultat. Le problème est que ces particules
varient en fonction des verbes, sans que les raisons de ces variations
crèvent les yeux : zhao signifie « chercher »,
zhao dao « trouver » ; kan signifie « lire »,
kan wan le « avoir fini de lire ». Si on relie la négation
et zhao, on tombe sur deux possibilités : (wo, « je »)
mei you zhao dao se lit comme « je n’ai pas trouvé »,
mais (wo) zhao bu dao se traduit par « je n’ai pas
pu trouver ». Je sais que tout ça est extrêmement
logique, oui, tout comme la concordance des temps avec l’imparfait
du subjonctif et l’âge du capitaine.
Autre motif d’étonnement, les « particules de
mesure ». Dans l’absolu, le mandarin dispose de plus
de quarante de ces petites pestes de mots, même si en pratique
dix, voire un, suffisent. Kézako ? A chaque fois qu’on
parle d’un nom comptable, il est nécessaire d’ajouter
un mot s’appliquant à la famille du nom concerné. « Une
heure » ne se traduit pas simplement par yi (un) xiaoshi
(heure), mais par yi ge xiaoshi, ou ge exprime la « comptabilité » des
heures. Si vous voulez un café, vous allez dire yi bei kaffei,
où bei renvoie à la « tasse » ; pour
tout ce qui est en bouteille, vous utilisez ping (yi ping shui
= une bouteille d’eau); les objets à peu près
cubiques doivent être comptés avec kuair (yi kuair
tang = un sucre) ; les plats n’acceptent que fen (yi fen
mifan = un bol de riz blanc) ; les endroits ou objets à peu
près plats sont rendus grâce à zhang… Evidemment,
vu leur nombre, ces « particules de mesure » en arrivent à grandement
se spécialiser : il en existe ainsi une réservée
exclusivement aux membres de la famille (kou).
Une autre idée répandue veut que l’ordre des
mots en mandarin soit simple comme bonjour. C’est vrai des
dates, mais à l’inverse des nôtres : on y va
du plus grand au plus petit. Les points cardinaux en paire se font
aussi à rebours de ce qu’on connaît : le nord-ouest
se dit « ouest-nord » (xi bei). Mais pour à peu
près tout le reste c’est un mensonge éhonté.
Wo mingtian zuo feiji qu Chengdu : littéralement, « je
demain aller (à) Chengdu asseoir (dans un) avion »,
qu’il faut comprendre comme « demain je vais à Chengdu
en avion ».
Là où l’opinion commune à raison par
contre, c’est en ce qui concerne la prononciation. Le mandarin
a quatre tons : ascendant, descendant, plat et descendant-ascendant.
Chaque mot a un ton particulier, ce qui fait que si vous commandez
un café et demandez tang, en fonction de votre prononciation
on vous apporte soit du sucre soit une soupe (c’est là que
les « particules de mesure » sont utiles : si vous
faites précéder votre tang de yi kuair, l’erreur
n’est plus possible). En fait, à peu près chaque
mot écrit en pinyin se décline sur les quatre tons,
ce qui laisse beaucoup de place aux confusions. Sans compter qu’articuler
ne serait-ce qu’une phrase de quatre mots en respectant ces
nuances relève de l’exploit. Mais ce n’est pas
tout, parce qu’en fait le ton ne suffit pas seulement à faire
la différence : il existe en effet des mots de sens différent
qui se prononcent exactement de la même façon. Et
dans ces cas-là, la discrimination se fait uniquement par
le caractère. Exemple : zhu (« bouillir » ou « propriétaire »)
et qing zao (« date verte » ou « tôt le
matin »).
Ce qui m’amène à l’écriture chinoise.
Ou plutôt ne m’y amène pas. Car là encore
la logique m’échappe, résiste comme un village
chinois à mon intelligence gréco-latine. Il existe
des caractères simples, qui signifient des mots de base,
comme « gens », « bouche », ou « eau ».
Ensuite, ces caractères sont intégrés à d’autres
sous forme de radical. La combinaison « bouche » + « cheval » donne
ainsi la particule interrogative ma : ni qu guo Faguo ma ? (tu
es déjà allé en France ?).
Bien sûr, si les choses étaient aussi simples la vie
serait un long fleuve tranquille. Mais en fait cet exemple basique
montre déjà que les radicaux se divisent en deux
familles, en fonction du caractère: les radicaux de sens,
et les radicaux de prononciation. « Bouche » se dit
kou, « cheval » se dit ma. Le premier, radical de sens
ici donc, indique qu’il s’agit d’un mot ayant
trait à la parole, quand le second renseigne sur la prononciation.
Le problème est qu’il n’existe pas de règle
de position ; autrement dit, le premier radical d’un caractère
complexe n’est pas toujours celui de sens, ce qui fait que
même si vous connaissez le sens et la prononciation de tous
vos radicaux vous n’êtes pas plus avancé pour
deviner le sens ou la prononciation de votre caractère.
Cela dit, l’étude des caractères est très
intéressante, voire poétique. Pour le coup, une logique
assez belle se dessine parfois : le téléphone portable,
par exemple, est constitué des mots « main » (shou)
et « machine » (ji) : shouji ; le train se dit huoche,
c’est-à-dire « feu » et « véhicule » ;
dian nao, « ordinateur », est en fait un « cerveau électrique »… Ma
prof, pensant gentiment m’aider à mémoriser
les caractères, se livre par ailleurs souvent à des
exégèses hilarantes : ainsi, le verbe yao (« vouloir »)
se compose des radicaux « ouest » et « femme »,
ce qui l’amène à me rappeler que les femmes
de Chongqing, à l’ouest de la Chine donc, sont de
véritables furies, donc qu’elles « veulent ».
Le caractère shi est « facile à comprendre » puisque,
comme elle me l’explique, il se compose des éléments « dessous », « soleil » et « gens » :
sous le soleil il y a des gens, c’est-à-dire « être ».
CQFD.
On me demande parfois si le chinois est une belle langue. Le cantonais, à mes
oreilles, est franchement laid : il est agressif, raclant, glotal.
Le mandarin l’est moins, en particulier, à mes oreilles
toujours, le mandarin standard, parlé entre autres à Beijing,
où il est plus facile à comprendre, plus mesuré,
plus serein. Mais là encore il faut faire des nuances :
sans parler des langues différentes qui y sont utilisées,
la Chine connaît de nombreux mandarins dialectaux. Le dialecte
propre à Chongqing s’appelle le Chongqing hua, ou « langue
de Chongqing ». Il est réputé difficile, ce
que je confirme sans mal, et je ne le trouve pas très musical.
En terme d’écart par rapport au mandarin standard,
il faut comparer le Chongqing hua à l’anglais de Glasgow
en regard de celui de la Reine.
Plusieurs mots sont propres à la municipalité, voire
certaines prononciations : mei you (« il n’y en a pas »)
se dit mei de; shui, qui normalement signifie « eau »,
renvoie ici à tout liquide (il faut dire bai shui, ou « eau
blanche », pour éviter qu’on vous réponde
par exemple : « Coca, Sprite, Orangina ? »).
Autre divergence, qui m’a un jour valu un imbroglio d’un
quart d’heure avec un taxi-moto : en mandarin standard, « dix » se
dit [shoeu] (shi), et « quatre » [soeu] (si). Malheureusement, à Chongqing
c’est l’inverse : donc, ayant au préalable négocié le
tarif de la course avec mon chauffeur (prononcé [soeu wou],
et donc entendu comme si wu, c’est-à-dire « quatre
cinquante »), arrivé à destination je me suis
offusqué de ce que je jugeais être sa malhonnêteté puisqu’il
me réclamait maintenant quinze yuan. C’est en effet
ce qu’il avait demandé, mais venant alors d’arriver à Chongqing
je ne connaissais pas cette subtilité. Maintenant, ne sachant
jamais à coup sûr si un chongqingais me réclame « dix » ou « quatre »,
je joins le geste à la parole : le caractère de « dix » étant
une croix, les deux index croisés sont universellement compris
par les chinois.
Toutes ces difficultés du mandarin, toutes ces différences,
sont fascinantes, quand en tout cas on arrive à mettre de
côté les ennuis et frustrations qu’elles provoquent
nécessairement. En fait, je dirais qu’elles renseignent
sur bien davantage que la langue : le mandarin donne une assez
bonne idée de la mentalité chinoise en général.
Je veux dire par là que les problèmes que j’ai
avec l’apprentissage du chinois renvoient aux problèmes
que j’ai à comprendre le fonctionnement, les manières
de penser, des chinois. On est ce qu’on mange, on est ce
qu’on aime, et on est aussi, je le comprends de plus en plus,
ce qu’on parle. Je ne sais pas exactement ce que ça
fait de moi, mais je vois sans mal que ce que je perçois
comme la distance me séparant des comportements et réflexes
de pensée chinois se retrouve au niveau basique de la distance
qui sépare les langues européennes du mandarin.
II
En
dépit de ce que je viens d’écrire, ce n’est
pourtant pas l’apprentissage de l’idiome chinois qui
est le plus difficile, mais la communication. Je passe ici sur
les accents propres aux régions, les variantes de vocabulaire
rapidement abordés : le problème n’est plus
de langue, de connaissance, mais de culture et d’attitude.
Souvent, les chinois ne s’attendent pas à ce qu’un étranger
parle mandarin ; dès lors, ils se réfugient, littéralement,
derrière l’excuse de l’incompréhension
en disant ting bu dong : « je ne comprends pas » (en
fait, « j’entends mais je ne comprends pas »).
Cette phrase relève, il faut le comprendre, du réflexe
pour beaucoup.
En vous entêtant, vous pouvez quand même réussir à leur
faire accepter l’idée que vous parlez un peu chinois.
Mais alors, trois cas de figure se présentent :
- la personne vous parle clairement et lentement, faisant un effort
d’adaptation visible.
- la personne vous parle comme si vous étiez son voisin
de cent cinquante ans.
- La personne, qui pourtant vous comprend (!!!), vous répond
par geste.
En moyenne, c’est le second cas de figure qui domine. Le
premier est très rare, le dernier un degré à peine
en dessous de fréquent. En particulier quand vous demandez
le prix d’un produit en mandarin, le vendeur va saisir sa
calculatrice et tapoter le montant puis vous le montrer. Quand
j’ai affaire à un de ces muets, je dois insister qing
shuo hua : « parlez s’il vous plait ». Mais certains
persistent et signent, ce qui est franchement surréaliste.
Après de longues années d’étude et un
doctorat, j’ai donc découvert en Chine que je voulais
parfois mettre des claques au surréalisme.
Je passe sur le nombre de fois où fusent les « il
ne comprend pas » dans les petits attroupements qui se forment
dès que j’engage la conversation avec quelqu’un,
les murmures, les rires. Ce qui m’a rapidement frappé,
c’est le manque total de flexibilité des chinois dès
qu’on touche à la langue. C’est vrai que ma
prononciation est loin d’être irréprochable
; et je me rappelle également de quelques dialogues de sourds
quand j’apprenais l’anglais. Mais que ce soit en Grande-Bretagne
ou en Slovaquie, mes interlocuteurs ne s’attendaient pas à ce
qu’un débutant produise une langue parfaite, et faisaient
une partie de mon travail par le biais d’un effort de déduction
: à partir de quelques mots en slovaque liés hasardeusement,
les gens réussissaient à se faire une idée
de ce que je voulais dire. En Chine, la déduction, au niveau
des langues en tout cas, n’existe pas. Certains disent que
c’est en rapport avec la méthode d’enseignement
: il faut apprendre par cœur la plupart du temps, imprimer
sans réfléchir. Je ne me prononce pas sur cette théorie,
mais il demeure que la moindre déviation par rapport à ce
qui été appris est rejetée comme non-valide,
et n’est donc pas « traitée ». L’exemple
donné plus tôt du café est assez parlant à mon
avis : peut-être ma prononciation du mot « sucre » n’est-elle
pas au-delà de tout soupçon (encore que), mais enfin
pourquoi est-ce que je demanderais une soupe avec mon espresso
?
De bien des façons, peu de choses incitent à apprendre
le mandarin. On l’apprend, en quelque sorte, désolé si
je choque, en dépit des chinois. On vous dit sans aucun
scrupule que vous parlez très mal, ce qui fait toujours
plaisir – vérité rendue plus douloureuse encore
quand on vous félicite comme si vous aviez sauvé la
planète parce que vous avez dit ni hao. Par ailleurs, le
concert des ting bu dong et le cirque des muets continuent, que
vous parliez à peu près bien ou pas. Et quand bien
même vous arriveriez à parler très convenablement,
vous n’avez à votre disposition qu’une moitié du
mandarin : il reste encore à apprendre les caractères… Du
coup, il est facile de comprendre que beaucoup d’expatriés
ne fassent aucun effort. Mais alors l’expérience de
la Chine s’en trouve très fortement réduite
: il faut graviter entre les restaurants et magasins où l’anglais
est « parlé », et les voyages de découverte
sont comme des safaris où on voit par la fenêtre sans
pouvoir se mêler à la vue.
Personnellement, j’aime parler avec les gens du cru, manger
dans les restaurants locaux, sortir des sentiers battus, me perdre
dans la campagne ou dans la ville et retrouver mon chemin en discutant.
Les cercles d’expatriés m’intéressent
assez peu, surtout ceux qui sont refermés sur eux-mêmes.
Je ne pensais rien de bien de ces groupes avant de venir en Chine
; mais, vu les difficultés de communication, je les comprends
mieux aujourd’hui. Par ailleurs, je me rends également
compte que ces cercles ne font que refléter un comportement
très fréquent chez les chinois : ce n’est donc
pas uniquement un signe de mépris colonialiste occidental
envers les populations locales. A Chongqing, les restaurants internationaux
sont rares parce que les chongqingais ne sont pas curieux. Ils
aiment la nourriture du Sichuan et ne cherchent pas à voir
ailleurs. Il y a une sorte d’autosuffisance chinoise qui
prend ses racines dans l’histoire du pays, et se retrouve
d’ailleurs à l’étranger, où les
communautés mandarines sont très « autarciques »,
peu ouvertes sur l’extérieur.
Pour en revenir à la question de la langue, il pourrait
sembler que la seule solution est de parler un mandarin parfait
avant d’arriver, une belle gageure en soit. Cela dit, et
c’est par ça que je finirai cette chronique longuette,
finalement le problème n’est même pas de maîtriser
l’idiome. Les problèmes de communication vont beaucoup
plus loin que la langue-même. J’en veux pour preuves
les fois où mon mandarin est parfaitement compris, mais
conduit quand même à des casse-têtes, chinois
bien sûr. Pour une raison que j’ignore, quand je demande
yi bei kaffei, (qui se traduit sans équivoque par « une
tasse de café »), les serveurs se doivent de me demander
si j’en veux un ou deux. J’ai beau insister sur le
yi (« un »), et même montrer mon index pour plus
de clarté, non, la question revient, comme un brave boomerang.
Dans la même veine, si je commande du poulet, quand bien
même on m’a compris on va parfois me répondre
: « vous voulez du poulet ou du bœuf ? ».
De temps à autres, et particulièrement dans un des
nouveaux restaurants chics de Chongqing, avec menus de la taille
d’un grimoire médiéval et photos A4 pour chaque
plat, la commande se passe sans anicroche, mais les plats qu’on
amène n’ont rien à voir avec ce qu’on
a demandé. Lors de ma première visite, après
ce premier désagrément, j’ai repris le menu,
j’ai remontré la photo A4, j’ai refait lire
et j’ai refait noter le nom du plat en question, et dix minutes
plus tard on me ramenait exactement la même mauvaise pioche.
Kafka, es-tu là ? Le troisième essai fut le bon,
et je pouvais commencer à manger quand mes convives passaient
au digestif.
Bien sûr, tout ça n’est pas la fin du monde.
Mais c’est clairement une autre planète, et bien souvent,
si rien de ce qui est humain ne m’est étranger, je
ne peux pas en dire de même de ce qui est chinois
Stupeur et tremblements
Au
début, j’ai pensé à un dynamitage dans
un des nombreux chantiers du centre. Puis à quelques bâtiments
de Londres, qui enregistrent habituellement d’un léger
frémissement l’approche d’un tube.
L’ennui, c’est que le métro à Chongqing
est encore en construction…
J’étais
au premier étage
de Starbucks quand les secousses sismiques ont commencé,
ce lundi 12 mai. Quand j’ai confusément réalisé de
quoi il retournait, j’ai éteint mon portable à la
hâte, et descendu les
marches quatre à quatre. Le personnel avait déjà déserté,
mais s’était attroupé devant, avec la foule.
Sur la gauche, de l’autre côté de la rue, les
carreaux de céramique
recouvrant un immeuble tombaient, et les cris fusaient. Les visages
montraient un mélange de peur et d’incrédulité,
le mien y compris. Mais que faire lorsqu’on est pris dans
un tremblement de terre au milieu d’une ville qui gratte
le ciel ? Question académique, jusqu’à hier.
Instantanément, les rues se sont gonflées de voitures,
de bus, de mobylettes. Les gens sautaient dans les taxis encore
vides. Mais pour aller où ?
Instinctivement,
j’ai passé en revue mon cadastre
mental du centre, et j’ai décidé de me rendre
au temple de Ar Hat. Pas très malin j’imagine, puisqu’il
est entouré de bâtiments de deux étages en
bien piètre état, entre lesquels il faut zigzaguer
pour atteindre le giron de Bouddha. Mais je voulais être
aussi loin que possible des tours de plus de cent mètres
de haut. Peut-être mon instinct pense-t-il que les immeubles
secoués par les tremblements de terre tombent comme des
troncs d’arbre coupés.
Peu importe, cela dit, puisque les secousses n’ont duré qu’une
ou deux minutes au plus. Au juste, quand j’avais quitté Starbucks
le plus gros avait sûrement déjà passé.
Toujours est-il que j’en ai été pour une petite
frayeur. Le réseau téléphonique avait plié bagage,
donc j’étais dans l’impossibilité de
joindre ma femme, et dans le flou le plus complet quant à son
sort. Etant donné que les tours tenaient encore debout,
je me doutais qu’elle n’avait pas fini ensevelie, mais
elle travaille au vingt-huitième étage d’un
immeuble, et j’imaginais sans mal la descente infernale par
les escaliers, mêlée à la foule hystérique.
De
retour à ma résidence après avoir emprunté l’escalier
que je prends habituellement, et où les habitants commençaient à recenser
les dégâts, l’entrée est interdite, ce
dont je me doutais, et je dérive alors jusqu’à Chao
Tian Men, où je patiente avant de pouvoir rentrer chez moi
et prendre mon appareil photo. Lors de ma descente depuis le centre,
j’avais déjà remarqué le nombre de photographes
et de cameramen dans les rues, et je voulais moi aussi témoigner
par l’image. Au milieu du chaos, j’avais aussi été frappé par
une scène qui m’a immédiatement rappelé The
Children of Huangshi, nouveau film chinois que j’ai
visionné ce weekend. On y voit dans une scène une
colonne de civils fuir une ville bombardée par les japonais,
et un marchand essayer de vendre ses derniers articles. Dix minutes
après le tremblement de terre d’hier, j’ai vu
des gens proposer des paquets de cigarettes à la foule hagarde
et secouée.
Finalement, à ce
que j’ai vu, la ville de Chongqing
n’a enregistré que des dégâts matériels
mineurs : l’épicentre se trouvait à quelque
cinq cents kilomètres, au nord-ouest de Chengdu. Cela dit,
pas besoin de davantage pour se faire une poignée de cheveux
blanc : nous avons évité les crevasses holywoodiennes,
les nuages de poussière et les pans de murs, les bris de
fenêtre et les mouvements de panique tueurs, mais les rues étaient
noir de monde, et dans ma bibliothèque, au trente-et-unième étage,
un livre de photo sur Paris et Morale élémentaire de
Queneau étaient tombés. Il en va en effet bien d’une
morale des éléments, et l’ironie de la chose
m’a fait sourire.
Pour éviter
que le sort ne rigole trop sur mon dos cela dit, je me suis armé de
solides mesures anti-sismiques : d’abord, hier soir
j’ai descendu
l’escalier de ma résidence en me répétant « ceci
n’est pas un exercice ». Il m’a fallu cinq
minutes, seul. Avec les autres résidents, et en escomptant
qu’aucun ne
décide de tomber ou de s’arrêter pour répondre
au téléphone, il semble réaliste de doubler
ce temps. Ensuite, j’ai placé une verre d’eau
sur une commode, et j’y
jette un œil de temps à autre, en particulier quand
j’ai
l’impression que le monde soudain se remet à bouger.
Pour l’instant,
il semble que ce soit juste ma tête. Espérons que ça
continue.
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Uno soit qui mal y pense
Ayant invité des
collègues chinoises à un repas chez moi, j’avais
pensé que finir la soirée par un Uno serait une bonne
idée. J’aime ce jeu, et les chinois adorent jouer
en général. On ne marche pas deux minutes en ville
sans tomber sur un petit groupe tapant le carton ; en particulier
un jeu appelé « le proprio et les locataires ».
Mais ce qui devait être une fin de soirée agréable
s’est finalement avéré une expérience
sociologique particulièrement éclairante. Et, oui,
sur le moment, je l’avoue, particulièrement irritante.
Pour ceux qui ne connaissent pas le Uno, cette petite précision :
il existe deux façons principales de pénaliser quelqu’un,
soit en le forçant à piocher des cartes (avec le
+2 ou le +4), soit en lui faisant changer de main avec un autre
joueur qui a plus de cartes (avec le 0).
Le repas s’était
très bien passé, de façon tout à fait civilisée,
et mesurée. Dès que la partie a commencé par contre, mes
collègues ont complètement changé de visage : cris,
rires nerveux, perles de sueur au front. Je n’exagère pas :
je me suis même demandé si elles s’étaient injecté quelque
substance illégale après le dessert. Drôle de réaction,
mais après tout, rien de bien sociologique.
Les choses sérieuses
ont commencé une fois que l’une d’entre elles, X, la meneuse
au bureau, a intégré les deux règles rappelées
ci-dessus. Comme elle était en face de moi, le +2 ou + 4 ne lui servaient
pas beaucoup pour m’atteindre. Par contre, dès qu’elle avait
un 0, c’était pour votre humble serviteur. Okay, rien de bien
méchant là non plus ; j’ai souvenir de quelques compatriotes
parisiens en ayant fait de même. Là où l’aperçu
dans la mentalité chinoise débute vraiment, c’est lorsque
X décide que ses collègues doivent lui emboîter le pas.
Pas subtilement, à l’aide de mouvements de pied sous la table
ou de discrets coups d’œil, mais à force de bruyants « Allez,
donne-lui, donne-lui, donne-lui. », « Prend les cartes
de Denis, vas-y, oui. », et harangues du même genre.
Soit X me déteste, me dis-je, soit elle veut coucher avec
moi. Qui aime bien, n’est-ce pas… Mais que penser
des autres ? Car les suggestions de X ont été suivies à la
lettre. Au bout d’un moment, la moutarde me montant au nez,
j’ai bien tenté de leur expliquer qu’il n’y
avait aucune raison que le 0 soit toujours pour ma pomme, qu’il
serait même judicieux de penser à en faire profiter
d’autres, mais rien n’y a fait, X prévalant
toujours, et la partie s’est finie prématurément,
puisque j’ai vite dépassé la barre des 500
points.
Episode sans conséquence
diront certains. Ah ah ah elles t’ont bien eu. A mes yeux pourtant, il
est révélateur d’une attitude que je sais particulièrement
chinoise pour avoir entendu plusieurs histoires de première main. L’une
d’entre elles, d’ailleurs, m’ayant justement été contée
par une des collègues ayant pris part à cette maudite soirée !
De quoi s’agit-il ? De la facilité avec laquelle le groupe
se forme autour d’un but commun sans aucune forme de raisonnement. A
partir du moment où X avait décidé de me couler, elle
est parvenue à influencer les autres dans son sens, et, en dépit
de quelques rares hésitations individuelles, elle a réussi à faire
passer son message comme une lettre à la poste.
Ce qui est étonnant,
je le repète, n’est pas qu’une personne ait, pour une raison
ou une autre, pris quelqu’un en grippe. Ce qui est étonnant, et,
pour être franc, un peu effrayant, est la facilité avec laquelle
chaque individu dans le groupe succombe à un message extérieur,
renonce aussi naturellement à la jouissance de son avis personnel. Je
me trompe peut-être, mais dans mon expérience ce genre de choses
ne serait pas possible en France ou en Angleterre, à moins, bien sûr,
que la personne visée soit un vrai con.1 Je
crois que si quelqu’un harangue un groupe de joueurs et essaie de leur
fourrer dans le crâne ce qu’ils doivent faire, certains vont mettre
le holà. Personnellement – mais je pense que cela est vrai de
beaucoup d’occidentaux – je n’aime pas que, littéralement,
on me force la main, je n’aime pas qu’on essaie de m’influencer,
en particulier quand c’est fait avec d’aussi gros sabots. J’aime
agir par moi-même, penser par moi-même, et par ailleurs, dans le
cadre d’un jeu de cartes, je ne vois pas l’intérêt
de déchaîner un groupe entier sur un seul joueur. Peut-être
m’illusionné-je là encore, mais je dirais que dans le même
cas de figure avec des occidentaux, certains prendraient la défense
de la « victime ». Pour restaurer un semblant de justice,
pour réprimer les instincts, rappeler à tout un chacun des bribes
de civilité, voire de civilisation.
Je dois être honnête :
au moment des faits, l’image qui m’est venue à l’esprit
est celle d’une meute de chiens. L’homme, n’est-ce pas, est
un loup pour l’homme. Une meute aveugle dirigée par une meneuse à oeillères.
Bien entendu, il est tendancieux de trop lire dans une soirée de Uno.2 Cela
dit, si ce phénomène d’aveuglement collectif et d’instinct
grégaire apparaît aussi nettement pour quelque chose d’aussi
futile qu’un jeu de cartes, lors d’une première soirée
ensemble qui plus est, la question se pose de savoir comment le peuple chinois
réagirait si d’aventure ses dirigeants – exemples fictifs
bien sûr – se découvraient une dent contre Taiwan, ou le
Tibet, ou le Japon… Après tout, X n’avait que sa voix et
sa gestuelle. Le gouvernement chinois dispose de la télé, des
journaux, et d’internet.
Il y a beaucoup à redire à notre
système éducatif, mais je bénis les penseurs lumineux
qui ont formé les écoliers, par le biais du commentaire, de la
dissertation ou du débat, à produire leurs propres opinions, à ne
pas prendre un message pour argent comptant, en bref, à faire preuve
d’esprit critique.3
(1) Con, chacun
l’est toujours un peu, mais rarement suffisamment à mon
avis pour mériter l’opprobre générale.
(2) D’autant que depuis, j’avoue, je n’ai pas renouvelé l’expérience.
(3) Je ne suggère pas qu’ils y arrivent à chaque
fois, mais les germes sont là. A l’inverse, je n’oublie
bien sûr pas que ces mêmes éducateurs ont également
formé les nazis, qui n’étaient pas mal en matière
d’enbrigadement non plus.
Cinq jours dans le Guizhou
Près de
1600 kilomètres en voiture, dans la province la plus pauvre
de Chine, le Guizhou, et pas d’accident. Pas même de
dégât matériel, en dépit de la grosse
bosse saute-moutonnée à 120km/h, des nids de poule
en traquenard, et de l’inquiétant choc entendu sur
l’autoroute Guiyang-Chongqing… Si je croyais en un
dieu quelconque, je lui brûlerais quelques cierges. De ces
cinq jours, je me suis donc sorti avec quelques sueurs froides,
et un bon paquet de nerfs en boule. Bien peu comparé à cette
voiture qui avait perdu (du verbe « perdre »)
son train-avant après avoir percuté un gros caillou
tombé d’une falaise, de cette Passat complètement écrasée,
ou de ce camion tombé dans une rizière.
Le Guizhou se situe directement
au sud de la municipalité de Chongqing, et a ceci de fascinant que sa
partie sud-est abrite plusieurs minorités ethniques, les Miao, les Gejia
et les Dong en particulier. Apparemment, le Lao et le Thaï seraient encore
parlés dans certains villages… Ce qui est sûr, en tout
cas, c’est que le Français et l’Anglais ne se sont jamais
sérieusement aventurés dans ces terres reculées. A mesure
qu’on se rapproche de la frontière entre les deux provinces, le
paysage, et le temps, changent : les montagnes se transforment en pains
de sucre aiguisés, les terrasses se multiplient, le brouillard s’estompant,
les couleurs sortent de leur nimbe, et les maisons se débarrassent des
carreaux blancs pour de la terre, du bois ou des ardoises.
Malheureusement, à mesure que la vue s’améliore,
l’état des routes se dégrade. Dans la capitale,
Guiyang, dès qu’on sort du centre, les conditions
sont telles que la circulation avance à 20 km/h. Je répète : 20
km/h. Vingt comme un mauvais crû. A Kaili, la « capitale » de
la région sud-est, j’avais prévu de me rendre à Matang,
un village Gejia situé à trente kilomètres.
Après avoir passé à grand mal un petit étang
noir comme la suie qui s’était invité sur la
chaussée (il n’a pourtant pas plu une seule fois),
entouré par de petits murets de goudrons et de gravats informels,
mon pourtant valeureux 4x4 a décidé de retenir sa
respiration, et m’a imposé de faire demi-tour en voyant
ce qui l’attendait cinquante mètres plus loin :
l’équivalent d’un champ de mines où chacune
aurait été consciencieusement détonnée.
Et je ne mentionne pas les embouteillages autour de Guiyang :
vingt-sept kilomètres en deux heures trente, anyone ?
Mais foin des ronchonnements.
Le but de l’expédition était de côtoyer des minorités
ethniques, et dans ce domaine, le séjour a été largement à la
hauteur de mes espérances. J’ai passé une nuit dans une
maison d’hôte à la sauce locale dans le village Miao de
Xijiang : vue imprenable sur le bas de la vallée et
les toits, odeur insupportable des toilettes/douches, et ronflements
intenables de mon voisin. Le tout pour 40 kuai, c’est-à-dire quatre euros.
Le village, comme le propriétaire de ma maison d’hôte, cherche à s’ouvrir
au tourisme.1 Mais, comme
ma maison d’hôte, cette ouverture est relative, et n’empiète
en rien, en tout cas pas encore, sur les mœurs ou l’habitat
traditionnels.
Les maisons sont toutes en bois, les toits en tuiles noires, la
paille sèche joliment autour de piquets, les cochons sont
bouillis entiers, les chevaux montent les escaliers en pierre chargés
d’ardoises, chacun vit de son lopin en terrasse, où oeuvrent
des buffles et où les hommes marchent parfois pieds nus,
et les femmes portent des habits traditionnels. En particulier
la coiffe, et cela se vérifie même à Kaili,
la « grande » ville locale : la coiffe
est la dernière chose à disparaître, c’est
elle qui marque véritablement l’identité. Les
connaisseurs savent identifier la branche précise de Miao à laquelle
appartient une femme en fonction de ce qu’elle porte dans
les cheveux. « Miao », soit dit en passant,
est une appelation lâche sous laquelle le gouvernement chinois
a rangé plusieurs groupes différents. Dont, d’ailleurs,
les Gejia, qui ont plusieurs choses à dire à ce
sujet. Sans me référer à mon guide, je me
souviens avoir vu des femmes coiffées de ce qui ressemblait
fort à une vulgaire serviette de bain, d’autres porter
un bandeau noir, d’autres encore un peigne, sans parler de
celles qui portaient des fleurs en plastique ou une couronne de
feuilles d’argent surmontée de cornes elles aussi
argentées.
Dans les villages, ces coiffes
sont encore accompagnées d’un haut traditionnel, décorés
de fines broderies colorées aux motifs floraux ou animaliers, et les
enfants sont portés dans le dos, enveloppés dans un magnifique
rectangle de tissu lui aussi brodé qui se finit au sommet
par deux sangles, que les femmes croisent au niveau de la poitrine.
A Chongqing, le transport des enfants se fait, dans le dos toujours,
mais dans des paniers en osier.
La route en partie nouvelle
qui va de Kaili à Xijiang, en passant par Leishan, traverse ou effleure
plusieurs villages splendides, certains jouant la carte (relative encore une
fois) du tourisme, d’autres pas du tout. Quelques kilomètres avant
Langde, un pont de cables métalliques et de planches de bois grinçantes
rallie un gros hameau suspendu dans l’intemporel au détour d’un
coude de la rivière. Et pour peu qu’on veuille marcher à travers
rizières, sentiers et terrasses, des maisons et villages isolés
nous tendent les bras.
Les saveurs culinaires sont
différentes de celles de Chongqing. Le piment est moins présent,
les herbes sont plus utilisées, ainsi que d’autres modes de préparation.
La viande de chien est facilement disponible, et il semblerait que le rat figure également
sur certains menus.
A part plusieurs centaines
de photos et des souvenirs en pagaille, j’ai ramené de ce séjour
divers objets. Mon préféré est une pipe Dong : une
tige de bambou foncé d’un mètre de long, terminée
par une tête de pipe en pierre sculptée, et qui a fait de la route.
Pour l’accompagner, une blague à tabac en osier. Je n’ai
pas non plus résisté à un dragon sculpté dans du
bois, aux couleurs vieillies et vermoulu, un porte-bébé, un collier
Miao, ainsi que des chaussures pour enfant (en fait, une semelle et quelques
fils au-dessus pour tenir au pied), avec cette particularité qu’elles
sont, comme le collier, en argent. Dans la tradition Miao, le précieux
métal est censé faire fuir les mauvais esprits. Au cas où ils
voudraient vous croquer les pieds donc…
A Qingyan, la fameuse ville à deux-heures-trente-pour-vingt-sept-kilomètres
au sud de Guiyang, j’ai craqué pour une estampe représentant
un homme de profil. Rien d’ethnique et rien de bien spécial,
sinon sa tunique d’un magnifique bleu et son inspiration
que je dirais, étrangement, japonaise.
Bref, cinq jours à marquer,
comme la province, d’une grande pierre blanche.
(1)
Avec le revers inévitable de la médaille: un groupe de jeunes
sinophones américains, logés dans une maison
d’hôte proche de la mienne, avaient trop sympathisé avec
le mijio (alcool de riz), et ont fait un barouf affligeant
jusqu’à une heure du matin. On va peut-être
me traiter de “réac”, mais j’estime
que c’est manquer crucialement de délicatesse
et de jugeotte que d’infliger ses beuveries à des
travailleurs de la terre, qui, entre autres, se lèvent
aux aurores. Passe peut-être dans sa propre société (et
encore), mais chez des Miao dans le Guizhou?
Les toilettes
Quiconque espère
saisir l’immense diversité des toilettes existant
sur Terre doit venir en Chine. Je ne suis pas spécialiste
du sujet, mais je pense en avoir déjà repéré 4
grandes familles, elles-mêmes subdivisées en plusieurs
branches. Il y a les toilettes à l’européenne.
Les toilettes à la turque. Et puis il y a les autres, les
tranchées, voire les trous béants.
A Chongqing, je me suis souvent
remémoré les remarques dégoûtées de personnes
de ma connaissance sur les sanitaires de tel ou tel endroit en France. On dit
souvent que les voyages mettent les choses en perspective. Je confirme. En
termes de saleté et de puanteur, les pires toilettes françaises
jouent dans le haut de tableau des toilettes normales en Chine. Et, croyez-moi,
je n’exagère pas le moins du monde. Souvent le sol colle. Les
portes collent. Les robinets collent. L’air même colle. Cinq mètres
au moins avant l’entrée, les effluves vous donnent une idée
très précise de ce qui vous attend.
Pour une raison que j’ignore, les chinois recommandent souvent
de ne pas jeter le papier dans les toilettes. Pour ne pas boucher
les conduites, peut-être. Résultat, le papier jadis
immaculé s’empile directement dans la petite poubelle
ouverte qui agrémente chaque cabine. En plus, bien sûr,
les serviettes hygiéniques. Et des crachats – quand
ils arrivent à bon port. Cela, naturellement, dans le cas
heureux où vos toilettes disposent de papier. Assez fréquemment,
si vous n’avez pas pensé à vous armer d’un
rouleau, vous faites avec les moyens du bord, et votre imagination.1
Plusieurs fois, à la
campagne, mon système digestif s’est rappelé à mon
bon souvenir, et j’ai pu constater combien les sanitaires françaises étaient
monotones. Pensez par exemple à une tranchée, genre 14-18, légèrement
en pente, afin que la gravité fasse lentement son travail, et que les
efforts combinés de chacun se mêlent dans la fosse septique du
bout. Quand personne n’est là pour indiquer au novice comment
procéder, il arrive que celui-ci se sente un peu désemparé :
faut-il enjamber la tranchée, ou garder les deux pieds du même
côté ? Question d’importance, car elle fait le tri
entre les gens d’expérience et les autres. Entre les hommes et
les petits garçons.
Ce n’est pas un secret,
la notion d’intimité est beaucoup plus lâche en Chine qu’en
occident. La séparation entre toilettes individuelles n’est donc
pas aussi stricte que « chez nous ». Ce qui peut donner
lieu à des scènes assez comiques. Une pièce de dix toilettes à la
turque, toutes isolées les unes des autres par des cloisons de… 50
cm de haut. Et sans porte. Du coup, occupé à vos affaires, vous
pouvez jeter un œil sur ce que fait votre voisin. Ou, plus souvent – avouons-le – votre
voisin vous regarde, amusé par ce-je-ne-sais-quoi.
Pour revenir à la
famille des toilettes à l’européenne, j’aurais tendance à dire
qu’elle est mal adaptée aux chinois en particulier, et aux asiatiques
en général. Les asiatiques sont souples, et quiconque a voyagé dans
ces contrées lointaines sait que la position accroupie est un mode de
vie. On attend accroupi, on discute accroupi, on fume accroupi. D’ailleurs,
les restaurants de rue à Chongqing disposent en grande majorité exclusivement
de minuscules tabourets. Et de tables assorties. Tout rayon d’ameublement
qui se respecte au supermarché décline l’article sous
tous les tons, dans toutes les formes.
Je veux pour preuve de cette
inadaptation une scène mémorable d’un des films tournés
ces derniers temps à Chongqing, Crazy Stone. Une sorte de Snatch à la
chinoise, croisé avec du Louis de Funès. Plus tôt dans
le film, le protagoniste était entré dans une cabine à l’européenne
pour trouver la lunette complètement souillée. A quelques jours
de là, retournant aux toilettes, il pousse une porte et tombe nez à nez
avec le coupable : un local faisant ses besoins accroupi sur la lunette.
La prochaine fois que vous
serez pris d’un haut-le-cœur dans les toilettes du café du
coin rue Mouffetard ou avenue George V, répétez-vous « Chongqing ».
Ca ira beaucoup mieux.
PS : un dernier mot, sur un sujet connexe : les couches.
En occident, les bébés portent des couches, les adultes
pas. En Chine, c’est l’inverse. Les seules couches
en vente sont destinées aux grandes personnes. L’étonnante
particularité des pantalons des enfants en bas âge
est la longue fente qui sépare les deux jambes. En conséquence,
il est fréquent de voir les parents accroupis dans la rue,
leur enfant à bout de bras faisant ses besoins du moment.
Maintenant que j’y suis habitué, ça ne m’étonne
plus ; par contre je me demande encore comment les parents
découvrent que leur rejeton a besoin de sa pause… Mais,
je l’avoue, cela ne me regarde pas.
Pour ce qui est des couches
pour adultes, le secteur connaît le gros de son activité au moment
du nouvel an chinois. Pourquoi ? Parce qu’à cette période
tout un chacun retourne chez soi, la majorité du temps en train. Pleins à ras
bord, leurs toilettes sont constamment occupés et deviennent rapidement
des endroits encore moins recommandables que ceux évoqués plus
tôt ; et c’est là qu’on comprend toute l’utilité des
couches pour grands. CQFD.
1) Par esprit
de compassion pour le lecteur, je garde mes secrets pour moi.
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Un
français (de Chongqing) à Beijing
Pékin
n’est plus la capitale chinoise. Elle a été remplacée
par Beijing. Même ville, autre nom. Comme plusieurs anciens
pays colonisés1,
la Chine a décidé de se réapproprier ses lieux.2« Pékin » venait
en fait de la déformation par les européens du nom
original, « Beijing ».
On pourrait penser que ce retour
aux sources nominales s’accompagne d’un rejet parallèle d’autres
caractéristiques occidentales. Après tout, le Starbucks qui vendait
ses cafés à l’intérieur de la Cité Interdite
a récemment été prié de laisser ce symbole de la « sinitude » tranquille.
Mais il n’en est rien. En fait, Beijing est le plus beau cadeau qu’on
puisse faire à un occidental exilé à Chongqing. Peut-être
cette impression aurait-elle été différente si je m’y étais
rendu directement de Londres, mais en l’état des choses, mon premier
séjour dans la capitale a été celui d’un bienheureux.

Aux yeux du chongqingais accidentel,
Beijing allie en effet le meilleur des mondes chinois et occidental. Pour ce
qui est de celui-ci, la circulation y est prévisible ; les habitants étant
habitués aux blancs, ils ne les dévisagent pas ; le bruyant
raclage trachéen qui précède les crachats si inévitables à Chongqing
est assez peu fréquent ; les vendeurs/euses des magasins ne sautent
pas à la gorge du client. Les jeunes, en particulier dans la restauration,
connaissent au moins des rudiments d’anglais, sinon mieux.3 Alors
qu’à Chongqing je ne connais que cinq restaurants « internationaux », à Beijing
il est possible de manger n’importe quelle cuisine dans beaucoup d’endroits
du (grand) centre. Enfin, on y trouve plusieurs petits bistros « décalés » très
agréables, comme à Montmartre, Montorgueil, Camden
Town ou Southwark.
Mais, fort heureusement, Beijing
conserve une forte identité chinoise. Vrai, la majorité des nouvelles
constructions ne jureraient aucunement à New York, Berlin ou Auckland.
Même les merveilles architecturales prévues pour les Jeux Olympiques
de 2008 sont assez peu marquées de l’empreinte culturelle chinoise.
Les architectes derrière ces projets faramineux, des occidentaux, ont
bien entendu essayé d’incorporer un peu de l’esprit du pays
dans leurs plans. L’opéra-œuf arbore une démarcation
qui fait clairement référence au Yin et au Yang ; le stade-nid
renvoie, entre autres, à une spécialité culinaire très
prisée. Si on cherche bien, on peut même faire des rapprochements
entre la piscine-cube ou les tours de CCTV, la chaîne de télévision
publique, et certains préceptes philosophiques qui ont profondément
marqué la Chine. Toutefois, le projet le plus visiblement inspiré par
la culture millénaire du pays est probablement l’aéroport,
qui du ciel devrait ressembler à un dragon.4 Si
le symbolique a sans doute du bon, il semble toutefois douteux
que l’héritage
architectural puisse se perpétuer uniquement par ce biais.

Non, décidément,
les chantiers qui bourgeonnent à Beijing n’ont pas vocation à célébrer
la tradition ; ici comme ailleurs ils pointent vers une postmodernité vaguement
planétaire. Me faisant ces réflexions, j’ai lentement été amené à réviser
mon impression d’une émission passée sur CCTV9 il y a trois
mois. Le journaliste, qui interviewait un important américain, lui avait
demandé si faire construire tous ces monuments-phares par des étrangers
n’était pas dangereux pour la Chine. Sur le moment, j’y avais
vu un réflexe protectionniste, un léger rappel de la méfiance
supposée des chinois envers ce qui ne vient pas d’eux. Sur le moment,
je m’étais dit que la France aussi commissionne des étrangers
pour certains de ses grands chantiers.5 Et
on ne penserait pas à s’en plaindre.

La différence est qu’en
Chine, en même temps qu’on construit du postmoderne, on a tendance à détruire
du traditionnel, alors qu’en France en particulier, et en occident en général,
le postmoderne se construit en parallèle d’une féroce préservation
de l’ancien : la Défense en elle-même n’est pas
inoubliable ; la Défense à côté des boulevards
haussmanniens est beaucoup plus remarquable. L’exemple le plus frappant
de cette attitude assez occidentale en est sans doute Londres, où sur
une même rue peuvent se succéder des bâtisses de chaque période
architecturale ayant eu cours depuis le 16ème siècle. Dans ces
termes, je comprends mieux la réaction du journaliste en question. Il
n’est pas dit qu’un architecte chinois6 fasse forcément mieux
honneur à la tradition de son pays, mais ce que cette question soulève,
finalement, c’est le besoin de garder contact avec son héritage.
Si ce contact n’a pas lieu dans les nouvelles constructions, qu’il
se fasse au moins dans l’amorçage d’une politique de restauration/conservation
de l’ancien.

C’est simple : sur
les quatre jours que j’ai passés à Beijing lors de ce premier
séjour, j’en ai consacré trois et demi aux hutong.
J’ai été impressionné par le stade-nid
et les tours CCTV, mais les hutong m’ont émerveillé. Et c’est
par eux que Beijing m’a semblé représenter
le meilleur du monde chinois. Un hutong est une rue typique : chaussée
en terre, arbres épars, maison grises à un étage,
de style traditionnel, toilettes publiques, et vie locale.7 Je
sais pour l’avoir lu que les maisons s’organisent autour d’une
cour commune, derrière les façades. Mais il n’est pas besoin
de passer de l’autre côté pour être enchanté par
le lieu : errer dans les rues/ruelles suffit amplement.
Je ne dis pas que ce sont
forcément des endroits idylliques à vivre : traditionnellement
les pièces sont
petites, sombres, du fait de la petite
taille des maisons les toilettes sont dans la rue… Mais y remédier
n’a rien d’insurmontable, et ne nécessite en aucune manière
qu’on les remplace par des HLM, seraient-ils « sinisants ».
C’est peut-être en pensant au sort des hutong que
mon journaliste s’inquiétait : en quelques décennies, Beijing en a en
effet perdu 4000. Les 2000 restants devraient être choyés comme
un os de Mao. A défaut d’une intervention chinoise, l’UNESCO
au moins devrait agir.
En attendant, quiconque désire
se repaître de la Chine dont sont fait les rêves doit
y planter sa tente. Pour les photographes, les hutong sont
un don du ciel, car la vie s’y passe dans la rue : les enfants sautent à la corde,
les vieux jouent aux cartes, les vélos passent, les ateliers sont à ciel
ouvert, les marcheurs marchent, les échoppes vendent… Etrangement,
dans un hutong on se trouve au cœur de Beijing, une mégapole
de quelque 15 millions d’habitants, connue pour ses embouteillages monstres,
et pourtant le silence y est assourdissant. La vie s’y mène
au ralenti. Et, comble de chance, en dehors de cinq ou six hutong touristiques,
on peut y passer une demi-journée sans voir d’étranger.8

Quand j’ai réussi à me
décoller de mes hutong, j’ai fait dans la demi-journée
restante le pèlerinage attendu vers Tian An Men. Et, là aussi,
l’expérience a été appréciable : entre
l’immense portrait de Mao à l’entrée de la Cité Interdite,
la gigantesque place, les hommes en uniforme, les vélos, l’endroit
a indéniablement quelque chose. D’impressionnant. De chinois.
De communiste. Quand vous vous y trouvez, vous n’échappez pas à la
forte impression que des siècles vous contemplent.

Que la même impression
m’emplisse à chaque fois que je remettrai les pieds à Beijing,
c’est bien tout ce que je souhaite.
(1)
Dont la Chine fait, en quelque sorte, partie : à la
suite des guerres de l’opium, elle avait dû concéder
des parties de son territoire aux pays étrangers : Hong-Kong,
Shanghai…
(2) La Birmanie n’est plus : vive le Myanmar. Canton a vécu,
et s’appelle aujourd’hui Guangzhou. La première
grande vague de « rebaptême » avait eu lieu après
l’indépendance des pays africains.
(3) Attention, je ne dis pas que les chinois devraient parler anglais
; mais il faut reconnaître qu’il est plus facile pour
le touriste occidental de parler anglais que mandarin.
(4) Design de Norman Foster.
(5) Le viaduc de Millau est l’enfant de Norman Foster, encore
lui, le centre Pompidou celui de Richard Rodgers, tous deux britanniques.
La pyramide du Louvre revient pour sa part au sino-américain
Leoh Ming Pei.
(6) Probablement formé en Amérique ou en Europe.
(7) A noter que de plus en plus d’étrangers louent,
voire investissent, dans les hutong.
(8) Je n’ai rien contre eux, mais il faut avouer qu’une
photo de vie locale chinoise avec un américain portant short
de surf, tongs et pectoraux botoxés perd un peu de son charme.
Dans le sillage de Mao
Tous
les soirs, entre 18h et 19h,
une traînée
lâche de points colorés défile le long de la
rive nord du Yangtzé. Pour les voir toucher terre, ces points,
il faut passer du balcon à ma chambre à coucher – oui,
j’ai la vie dure. L’eau est marron. Les gens « éduqués » de
Chongqing appellent le Yangtzé la « rivière-toilettes »,
même si la couleur vient principalement de ce qu’on
a affaire à une rivière alluviale. Cargos, ferry,
dragues, embarcations de pêcheurs et bateaux-restaurants
suivent ou remontent le courant, puissant, en direction des usines
et des Trois Gorges au nord, ou au sud vers le premier coude du
Yangtzé et, non loin, sa source.

Ma résidence a pour
nom, typiquement chinois, haike yingzhou, ou « paradis au bord
de la rivière ». Mais elle se situe au cœur du quartier
des livraisons : à son pied, de vieux camions surchargés de
cartons en tous genres viennent dégorger leurs biens, qu’une armée
de bangbangmen, des porteurs utilisant deux cordes et
un bâton
de bambou, se charge de distribuer dans toute la ville. Mon paradis est du coup
mitoyen d’immeubles où vit la couche pauvre de Chongqing, c’est-à-dire
les travailleurs « illégaux », ou « migrants »,
dont le crime est d’avoir été attiré de la campagne
proche par les lumières de la ville. A côté du cinq étoiles,
le moins cinq étoiles.

La guirlande du Yangtzé qui
s’illumine entre 18h et 19h chaque jour que le Parti fait, quand on y regarde
de plus près, se compose de balochons hermétiques de couleurs vives,
et de têtes. Une file chinoise de nageurs dans la rivière-toilettes.
Ils arrivent toujours à bon port, accostant avec une grande précision
au même endroit, une pente douce en ciment, sur laquelle ils se reposent,
quelques minutes, de leurs efforts. Là aussi où d’autres
pataugent, batifolent, ou, plus pragmatiquement, baissent leur short à mi-jambe
et donnent raison au surnom du Yangtzé, quand bien même de joyeux
congénères passent auprès d’eux, agréablement
portés par le courant et les tous nouveaux alluvions.

Chaque jour que le Parti fait,
la légendaire traversée du fleuve par Mao Zedong
en 19661 est
réitérée par des anonymes. Mais pour quelle raison ?
Qui sont ces mauvais imitateurs ? Des admirateurs de Laure Manaudou privés
de piscine ? Le club local de visite des égouts ? Après
enquête, il s’avère que ce ne sont que des sans-le-sou habitant
sur mon pallier mais travaillant sur des chantiers du côté sud du
Yangtzé, et incapables de payer le taxi pour revenir. Où, je vous
le demande, va une Chine dans laquelle de piètres immigrants souillent
le sillage d’airain du révéré Timonier ?
(1) D’après les sources officielles, il aurait alors
couvert 15km en une heure. A 73 ans. Ce qui n’est pas mal,
quand on sait que Grant Hackett, 27 ans, détient le record
du monde sur 1500m avec un peu moins de 15 minutes… Eh oui,
les gens savaient nager à l’époque.
La
curiosité
Les
statistiques qui m’avaient été fourni
avant de venir à Chongqing étaient sans équivoque :
8 millions de chinois, 200 étrangers. A l’heure qu’il
est, je n’ai rencontré que deux compatriotes installés
ici – on m’a assuré qu’il y en avait quelques-uns
de plus à Shapingba, le quartier universitaire.
Je me répète souvent ces deux faits. Je veux me convaincre
que c’est la raison expliquant la curiosité des Chongqingais.
Je dis curiosité, mais c’est par gentillesse. Pour
ne pas m’attirer les foudres des lecteurs. Pour être
plus précis, j’ai souvent l’impression d’être
un animal rare qu’on parade en ville. Depuis que je suis à Chongqing,
j’ai pris la décision de ne plus visiter les zoos :
les pauvres bêtes qu’on montre du doigt, dont on rit,
et qu’on dévisage toutes les deux minutes, c’est
moi. C’est l’étranger à Chongqing.
Différence culturelle. Je me le répète aussi.
Et je me demande fréquemment comment les européens
de la rue ont réagi quand les premiers asiatiques sont arrivés
chez eux. Aujourd’hui, je sais qu’en France il ne serait
pas acceptable de crier « chinois, chinois » dès
que l’un d’entre eux montre le bout du nez. Pas bien.
Le Français le dira peut-être à son ami, mais
en sourdine. Par respect. D’aucuns disent par hypocrisie.
Possible. Cela dit, personnellement, un peu d’hypocrisie
me ferait un bien fou : je me suis vite lassé des cris
de lao wai (étranger), des cous tordus, des regards insistants,
des rires et des sourires. Un temps ça va. Mais comme c’est à chaque
sortie, ça commence à faire beaucoup.
D’un côté, il ne faut pas se plaindre :
les blancs jouissent d’une bonne réputation. On nous
envie un peu : par rapport aux chinois on est grands, riches,
et on est barbus. Etre japonais à Chongqing doit être
autrement délicat. Du coup, quand le cri de lao wai déclenche
un mini fou rire collectif là où je passe, je sais
au moins que la joie que j’ai occasionnée n’est
pas mal intentionnée. Encore que…
Alors, sage, philosophe, je continue mon chemin. J’entre à Starbucks – mon île
au loin, ma Désirade – je commande quelque chose,
et je sors mon ordinateur portable, que j’allume pour travailler.
A peine ai-je commencé que je sens une présence dans
mon dos : un homme, debout et les bras croisés, semble
transfiguré par mon écran. Je le regarde. Il me sourit.
Sage, philosophe, j’essaie de comprendre. Peut-être
n’a-t-il jamais vu d’ordinateur de la sorte ?
Curiosité logique pour l’inconnu technologique ?
Mais sur les dix autres clients de Starbucks à ce moment-là (tous
chinois), quatre en ont un, et aucun n’a d’ange gardien.
Une heure après avoir fait un frappucino du curieux, je
me rends au supermarché. A Carrefour, d’ailleurs.
Une société française. Je respire enfin, je
suis en territoire connu, à l’abri des regards. Mon
cul – pour citer Zazie. Cette fois, par contre, ce n’est
pas ma personne qui fait fureur, c’est mon caddy. Les clients
passent, mais ralentissent pour jeter un, deux, et enfin toute
leur collection d’yeux dans mes provisions. Et ce n’est
pas comme si c’était fait discrètement ;
imaginez votre réaction en voyant un sosie nain de George
Bush en culotte courte vous croiser dans la rue : vous baissez
la tête, le regard incrédule et fixe. Peut-être
même vous arrêtez-vous de marcher pour être bien
sûr d’avoir vu ce que vous avez vu. Aux caisses, la
personne devant moi et les queues voisines ont les yeux tellement
rivés sur mon caddy que Mao Zedong pourrait faire un saut
périlleux sur mon crâne dans l’anonymat le plus
complet.
Eh oui, je mange des céréales. Eh oui je me brosse
les dents. Eh oui je bois du lait… Je suis un lao wai en
cage. Ne manquent plus que les cacahouètes.1
Mais bref. Encore étrangement sage et philosophe, je rentre
dans mes pénates. Et je décide d’aller me détendre,
après ces rudes épreuves, dans le spa de ma résidence.2 Je me déshabille – ce qui est de coutume ici –,
m’équipe de ma clé de vestiaire et, serviette
sous le bras, marche dans le dédale des couloirs pour me
rendre au bassin d’eau chaude. En chemin, je croise coup
sur coup trois personnes. Deux ont eu le temps de baisser les yeux
en me voyant. Ah me dis-je, pas de cris intempestifs, pas de rictus… Juste
les yeux baissés. Mais soudain, un doute m’emplit,
et je me demande pourquoi baisser les yeux à ma vue. Je
ne porte ni ordinateur portable, ni caddy. En fait je ne porte
rien… C’est alors que, suivant leurs regards, je découvre l’objet
de leur ultime curiosité : mon pénis.
Curiosité mal placée ?, à vous de juger.
Toujours est-il que mon sexe n’a jamais été autant
dévisagé qu’à Chongqing. J’en
ai déduit que, puisque les asiatiques ont en Europe la réputation
d’avoir de petits sexes, les blancs doivent ici avoir la
réputation inverse. Et on vérifie. C’est pratique,
on a justement un spécimen en liberté. Ladite question
ne m’a, à vrai dire, jamais passionné, mais
je crois pouvoir affirmer que si j’ai un jour, à 12
ans, tâché d’y apporter une réponse en
France, je l’ai fait hypocritement, un regard en coin, subreptice.
Les joues légèrement rougies. En tout cas, je suis
sûr de ne pas avoir arraché des yeux le sexe du pauvre
hère asiatique qui passait par là.
Les bons jours, je me dis : différence culturelle,
curiosité bon enfant, tire pas à conséquence,
bla bla bla. Mais ma réserve de bons jours s’amenuise.
Les autres jours, de plus en plus souvent donc, je nourris des
pensées pas du tout avouables, que je tairai donc ici. Je
ne pensais jamais dire ça, mais aujourd’hui je donnerai
beaucoup de choses pour une heure à Oxford Street.
1) Qu’on ne m’a encore jamais lancées. Par
contre, dans deux villages différents, j’ai déjà reçu
une montre et une baguette de bois. Allez comprendre …
2) Je suis d’accord avec vous, j’ai la vie dure. |
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Le
code de la (dé)route
« Vous qui conduisez à Chongqing,
perdez toute espérance »
Lao Tseu Dante
La
première chose qui saute aux yeux en arrivant à Chongqing,
c’est la conduite. Alors que le gouvernement local mène
par ailleurs la danse à la baguette, il fait preuve d’un
laxisme certain en ce qui concerne les routes. C’est vrai
que Chongqing est un peu à part : à Kunming, Wanzhou,
Beijing ou Chengdu, les mœurs semblent assez proches des
nôtres. Mais Chongqing, parce qu’elle est posée
au milieu de collines et qu’elle est récente, n’a
pas eu droit aux avenues « communistes » – droites
et monumentales – qu’on trouve ailleurs. Ici, les rues
sont assez étroites, sinueuses, montent et descendent, se
faufilent en zigzaguant entre immeubles et chantiers. Pris de vitesse
par le développement immobilier post-97, les responsables
du plan d’aménagement routier semblent avoir fait
bévues sur bévues, et en conséquence la conduite
dans Chongqing est un véritable cauchemar – ou une
aventure surréaliste, selon l’humeur.
Ces crimes contre le bon sens aident en partie à comprendre
l’anarchie totale qui y règne sur les routes1. Mais,
comme toujours, l’explication est insuffisante à rendre
compte des mœurs de conduite locales, qui dépassent
de loin ce que j’ai connu ailleurs (à Rome, en Slovaquie
ou au Sri Lanka par exemple), et semblent tout droit sorties de
l’esprit tordu d’un fou qui serait tombé dans
la marmite d’opium étant petit.
La manœuvre la plus courante à Chongqing, et de loin,
est la queue de poisson. Les lignes continues sont le lieu de plus
de dépassements, demi-tours, voire arrêts, que leurs
cousines. Dans un pays qui roule à droite, doubler se fait
les trois quarts du temps par la droite, voire par la très
usitée bande d’arrêt d’urgence ; quand
c’est du bon côté, c’est en majorité en
forçant les voitures venant en sens inverse à s’écarter – pour
ne rien dire du doublement en virage, plus commun que les rizières.
Il n’est pas rare qu’aux feux rouges les automobilistes
s’agglutinent du mauvais côté de la route. Le
concept de priorité à droite n’existe pas,
et il ne semble pas exister de règle concernant les axes
prioritaires : les chauffeurs entrent en trombe sur les ronds points
et sur les routes, ce qui fait que les personnes engagées
doivent impérativement freiner, ou se déporter sans
prévenir, avec les aléas qu’on imagine2. En
dépit de cet état de fait, les objets les plus inutiles
dans les voitures de Chongqing sont les rétroviseurs et
les clignotants.
Si au Sri Lanka les seigneurs de la route sont les bus, ici ce
sont les taxis. L’armée de taxis jaunes qui déferle
de façon à peu près continue dans la ville.
Fréquemment, je voyage avec des hommes et des femmes qui
feraient peur à Sami Nacéry lui-même. Pas nécessairement
au niveau de la vitesse pure, mais en terme de slalom, ils rappellent
en effet Luc Alphand. Vous allez dire que ce n’est pas forcément
un mal, et je suis d’accord quand la piste est entourée
d’un cordon de sécurité et que même une
mouche ne s’y aventurerait pas sans demander son autorisation
au président de la république. Mais en l’occurrence
les piétons, les carrioles, voire les chiens, traversent
au petit bonheur la chance. Je l’avoue, à Chongqing
j’ai toujours peur en taxi. Peur de voir quelqu’un
ou quelque chose passer sur le capot, sous le châssis, et
peur de me faire greffer un pare-choc à la place de la hanche.
Parce qu’ils sont les rois de la jungle urbaine, les taxis
exacerbent un tic déjà difficilement supportable
chez les automobilistes chinois : le klaxon. Ici, on a l’impression
que c’est le premier cadeau fait aux nouveau-nés tant
s’en servir est une deuxième nature. Certains chauffeurs
ont les doigts autour du volant, et le pouce constamment sur le
bouton du klaxon. Et ils appuient, et ils appuient, et ils appuient.
Pour forcer les voitures à avancer ; pour empêcher
un piéton ou un chien de traverser ; pour prévenir
qu’ils arrivent ; pour demander si la page 26 du Petit livre
rouge est applicable au « socialisme à caractéristiques
chinoises » ; pour chasser les feuilles mortes de la rue
; pour affirmer leur humeur ; pour dégourdir leur pouce
; pour interroger les astres. Et j’en passe. Etrangement,
les camions sont assez parcimonieux en la matière. Sauf
quand ils entrent dans les tunnels, où ils aiment alors à exercer
leurs cornes de brume – sans doute pour tester la solidité des
parois.
Cette hyperactivité klaxonnante a clairement de quoi énerver
l’occidental. Mais je voudrais ici avouer à la décharge
des Chongqingais que, pour avoir passé le cap de conduire à Chongqing,
je me rends maintenant tout à fait compte de l’utilité de
la chose : le code de la route étant une blague qu’on
fait semblant de connaître pour passer le permis, les réactions
des automobilistes étant parfaitement imprévisibles,
et les gens utilisant les rétroviseurs pour repasser leurs
pantalons ou servir le thé, le klaxon s’apparente
finalement à un moyen de survie. Comme personne ne prête
attention à ce qui se passe autour, que les chinois ne semblent
avoir qu’une conscience très limitée de l’altérité,
au niveau purement pragmatique il est judicieux de faire connaître
sa présence.
Autre habitude irritante, que pour le coup je n’arrive pas à m’expliquer
: les pleins phares. A la nuit tombée, et même là où l’éclairage
public est très acceptable, une grande part des voitures
roule en plein phare. Par la force des choses, je conduis donc
moi aussi sans me servir de mon rétroviseur intérieur,
constamment baissé, pour ne pas être ébloui
par les voitures dans mon dos.
Le dernier élément qui complote à faire de
la conduite à Chongqing un exercice d’équilibriste
ulcéré, c’est la vie qui grouille sur la chaussée.
En ville pourtant, les trottoirs sont assez larges. Mais ils sont à peu
près monopolisés par les échoppes, cireurs
de chaussures, vendeurs à la sauvette, cordonniers et autres « petits
métiers ». Résultat, les piétons sont
relégués sur la rue, et une double voie citadine
se réduit souvent au mieux à une voie et demie, au
pire à une voie unique. Cette familiarité forcée
a d’autres conséquences fâcheuses pour la circulation,
puisqu’il n’est pas rare de voir des gens discutant
assis sur la chaussée, un bon samaritain expliquer carte
en main à un touriste où aller en plein milieu de
la rue, ou des balayeuses en gilet fluorescent ramasser nonchalamment
un morceau de papier au milieu d’une autoroute – vous
savez, ces endroits où les voitures circulent en moyenne à 110
km/h. J’en ai rencontré deux en me rendant à Wanzhou,
et quand vous passez à côté d’elles,
les balayeuses lèvent à peine la tête, d’un
air blasé3.
Parallèlement, et pour vraiment finir cette fois, les automobilistes
aiment s’arrêter. S’immobiliser. Sur le côté de
la route la plupart du temps, mais il faut savoir que le « côté » a
une extension plus large en Chine qu’en occident. Le côté pour
une double voie, cela veut dire sur la voie de droite, ou sur la
voie de gauche. Pour parler à quelqu’un, déposer
un ami, acheter de l’eau à la vendeuse du coin, consulter
une carte, voire, tout bonnement, se garer… Peu importe
la raison, le résultat est le même : de mini-embouteillages,
encore et toujours des klaxons, et de nouvelles envies meurtrières
chez votre serviteur.
Je l’ai déjà laissé entendre plus haut
: dans mon expérience au moins, les chinois ne semblent
pas concevoir le devoir civique, ou l’altérité,
de la même façon que les occidentaux. Ils conduisent
un peu de façon solipsiste, soucieux de ce qui se passe
devant eux, mais sans égard visible pour les voitures qui
les suivent. Etrangement, quand je repense à certains Fangio
parisiens, j’ai l’impression de voir des enfants de
chœur.
1)
Le nouvel arrivant pourrait logiquement être amené à penser
que les chongqingais font exprès d’enfreindre le code
la route. Si chaque infraction était récompensée
d’un centime d’euro, chaque conducteur aurait en effet
un beau pactole pour arrondir ses fins de semaine. Etonnamment
pourtant, je n’ai encore jamais vu de policier arrêter
de voiture.
2)
La tôle froissée est très fréquente,
ce qui donne lieu à d’intéressantes scènes
dans un pays où seule une minorité des automobilistes
est assurée. Les accidents physiques, mortels en particulier,
sont également loin d’être des cas isolés.
3)
Autres visions qui pourraient être hilarantes si elles
ne faisaient peur : les plaques d’égout manquantes
sur les chaussées – rues de ville ou autoroutes –,
sans aucune raison, ou alors parce qu’un employé municipal
travaille au fond. S’il a de la chance, ses collègues
ont placé un plot devant le trou. Sinon… il fait
attention.
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Les
présentations
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Chongqing,
sud-ouest de la Chine. Mon chez moi. Mais, avant toute autre
chose, soyons clair : il y a Chongqing et Chongqing,
il y a la ville et la municipalité, ou vice-versa. La
première est modeste, avec seulement 8 millions d’habitants ;
la seconde est risible, à peine un peu plus de la moitié des
français.1 La
première existe depuis belle lurette – elle a même
eu son heure de gloire dans les années 40, comme capitale –,
la seconde est récente, ses dix bougies à peine
soufflées.
Le monde est devenu un village
global. Starbucks pousse à Paris, à New York, à Prague.
Même à Chongqing. Les différences se nivèlent.
Les particularités s’estompent. Mon œil. Ou plutôt,
si les particularités s’estompent en effet, elles rencontrent
quelques farouches poches de résistance. Des villages gaulois en Chine.
Chongqing au premier rang. Il y a peu de doutes que César finira par
les marquer de son empreinte, comme il l’a déjà fait en
partie à Beijing, à Shanghaï, à Hong-Kong. Mais
pour l’heure, Chonqging fait face.
C’est pourquoi l’idée
de cette chronique m’est venue. Je suis aux premières loges des
aventures de Chongqing, et je côtoie chaque jour les versions chinoises
d’Astérix, Idéfix and co. Or, la vie en Chine, et à Chongqing
en particulier, en même temps qu’assez similaire à celle
d’un français – on mange, on rit, on dort, on travaille
ici aussi (je vous jure) –, en est aussi très éloignée.
Ce sont ces différences qui me semblent mériter d’être
rapportées. Une sorte de cabinet des curiosités chinoises. Les
repères, les attentes, et ne serait-ce que la meilleure façon
d’aller d’un point A à un point B doivent changer ici. Mes
habitudes d’occidental ont pris une claque.
Pourtant,
je n’ai pas été emporté de
force d’une bourgade du fin-fond de la campagne française
que je n’aurais jamais quittée auparavant. Je suis
un expat aguerri, élevé pour un moment sur un voilier,
en Afrique, au Cap Vert, aux Caraïbes ; j’ai
vécu dans une bonne dizaine d’endroits différents
dans l’hexagone ; j’ai travaillé en Angleterre,
en Slovaquie, en Ecosse ; j’ai sillonné l’Europe
en long, en large et surtout en travers ; j’ai traîné mes
guêtres au Sri Lanka, en Malaisie, en Nouvelle-Zélande,
en Jamaïque, en Turquie, en Australie. J’ai même
survécu dans la jungle parisienne.
Bien sûr, on peut avoir
vu tous les pays du monde et toujours être un con. Je n’aurais
jamais la prétention d’affirmer que je n’en suis pas un,
mais je veux par contre être clair sur une chose : je suis très
ouvert d’esprit. Pas ouvert, mais très ouvert.
Je suis tolérant, curieux, je souris facilement, je n’ai pas peur du ridicule.
J’aime les cultures différentes. Les langues étrangères.
Les modes de pensée qui ne sont pas les miens. Je ne peux pas mettre
de mots sur ce que le voyage ou ces expériences m’apportent, et
je ne suis pas toujours d’accord avec les gens qui considèrent
que l’on est meilleur quand on a vu le monde. Mais j’aime ça.
Du coup, il serait dans la
logique des choses que je sois en admiration complète devant Chongqing.
Mais la meilleure façon de résumer mon impression générale,
jusqu’à aujourd’hui, est la suivante : une fascination
frustrée.2 En vous présentant
les faits, de façon thématique mais sans ordre, j’espère
dans cette chronique réussir à expliquer pourquoi. A vous, ensuite,
de vous faire votre propre idée sur Chongqing, la Chine,
et sur moi.
1) Pour un territoire de la taille de l’Autriche.
2) Ou, pour les anglophiles, « a fascinating pain in the
ass ».
Désolé pour le syndrome Van Damme, mais chacun porte
sa croix.
Les
présentations, plus en détail
Avant
de rentrer dans le vif du sujet, j’ai pensé donner
quelques repères sur Chongqing. Quelques ancrages. La
France ne connaît pas Chongqing. Le monde non plus. Au
mieux, l’image floue qu’on en a est celle que les
médias globaux ont véhiculée il y a quelques
mois : une maison grise de quelques étages, posée
sur son éperon terreux. Les bulldozers s’affairant
autour, creusant toujours davantage afin de poser les fondations
d’un nouveau projet immobilier. La maison perchée :
propriété d’une femme déterminée
qui a refusé de vendre, malgré la pression probable,
car coutumière, des promoteurs. David contre Goliath.
Bien sûr, le mythe n’a tenu bon qu’un temps.
Aujourd’hui la femme déterminée a plié,
peut-être rassérénée par le prix
renégocié grâce à sa soudaine célébrité.
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