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Curieux  voyages

Les nomades d’aujourd’hui. Ethnologie des éleveurs Raika de l’Inde de Sandrine Prévot.
De ce livre en tous points épatants nous vous proposons de lire la préface.

Ce n’est pas le romantisme des horizons infinis, que notre imagination attache volontiers aux nomades, qui ont poussé les pasteurs Raika à quitter leurs hameaux du Rajasthan et à parcourir chaque année des milliers de kilomètres à travers l’Inde du Nord. La nécessité les y a forcés. L’élevage des ovins, qu’ils pratiquaient autrefois en restant à proximité de leurs villages, s’est en effet avéré de moins en moins productif face au développement économique et démographique de la région, qui entraîne la diminution des aires de pâture et l’appauvrissement de leurs sols. C’est la modernisation de la société indienne qui a ainsi poussé les Raika à adopter de plus en plus un mode de vie nomade. Par groupes de plusieurs dizaines, déplaçant leur campement chaque jour à la recherche de nouvelles pâtures, ils guident des milliers de moutons à travers les terres caillouteuses et surchauffées des états du Rajasthan, du Madhya Pradesh et de l’Uttar Pradesh. Cette technique d’élevage les marginalise, les « tribalise ». Dans le même temps, elle donne à certains une nouvelle aisance financière qui leur permet de scolariser leurs enfants, lesquels tendent ensuite à s’installer en ville pour y faire du commerce. Entre les ruraux et les citadins de la caste existent alors des tensions profondes, typiques des conséquences sociales des changements radicaux de l’économie et de la société indienne.
Le livre que Sandrine Prévot consacre à ces pasteurs est d’un intérêt exceptionnel. C’est tout simplement la première fois que la vie nomade de ces gens, marginalisés et mal connus, est l’objet d’un tel témoignage direct et détaillé. Non que certains aspects de leur vie au village n’aient déjà été décrits. Mais personne avant Sandrine Prévot n’avait eu le courage de partager pendant plus de deux mois leur errance dans des contrées de cailloux et d’épineux, en marchant des centaines de kilomètres par des chaleurs pouvant atteindre les 50°C, en partageant leur quotidien très frugal et dépourvu de possibilités d’hygiène. Elle a su se faire complètement accepter des Raikas, accueillie avec générosité dans plusieurs familles avec lesquelles elle a vécu, adoptée comme « sœur » par le chef d’un groupe de nomadisation et intégrée dans son réseau de parenté. De cette empathie, de cette expérience humaine rare, l’auteur parle avec simplicité. Les pages qui suivent en laissent néanmoins deviner la profondeur.

Cette familiarité a fait que Sandrine Prévot a été autorisée par les Raikas à les accompagner en nomadisation : « autorisée », car cela impliquait pour eux d’en être responsables, d’assurer sa sécurité dans certaines régions perçues par ces éleveurs comme mal famées (voleurs de bétail, bandits), ou, plus simplement mais plus souvent, dans les innombrables conflits ponctuels qui peuvent les opposer aux agriculteurs. Une telle acceptation résulte évidemment d’une fréquentation beaucoup plus longue des Raikas, dans les villages et en ville, au cours de différents séjours totalisant près de deux ans. L’auteur en a appris la langue, partagé son temps entre le monde des femmes et celui des hommes, observé la vie quotidienne dans son détail apparemment banal et répétitif, participé aux fêtes familiales, attentive à se qui se disait, prête à poser toujours de nouvelles questions. Cela donne ici de très belles descriptions des costumes, de l’habitation, de la cuisine, des repas, des mariages, constamment illustrées d’anecdotes vivantes. Les longues nomadisations elles-mêmes, pour la première fois, sont décrites avec beaucoup de finesse : organisation des campements, repas, relations entre membres du campement, relations avec les agriculteurs, les marchands, l’administration, soins donnés aux animaux, etc.

Mais ce livre n’est pas seulement un « portrait » détaillé de nomades, aussi réussi soit-il. Il est, avant tout, un travail ethnologique rigoureux qui analyse les rapports sociaux de cette caste pastorale, à l’intérieur comme dans ses relations avec la société indienne plus large. L’auteur montre en particulier comment ces rapports sociaux se construisent ou s’expriment par des éléments matériels : la préparation et le partage des aliments, bien sûr, mais aussi les vêtements et les parures, le partage de la liqueur d’opium comme forme obligée d’hospitalité entre hommes, la répartition des activités concernant les bêtes, l’économie domestique ou celle des campements. Cette culture matérielle se montre ici pleinement dans son rôle d’élaboration de l’identité personnelle et sociale des hommes et des femmes.

Plus largement, le présent ouvrage fait partie des travaux ethnologiques récents sur l’Inde qui sont amenés à renouveler la connaissance que l’on peut avoir de cette partie du monde. L’exceptionnelle qualité ethnographique de cette étude apporte en effet un contrepoint contrasté et indispensable aux nombreuses monographies de castes sédentaires que nous possédons déjà. Même si les Raika partagent un grand nombre de traits avec d’autres castes villageoises de cette partie de l’Inde, et en ce sens participent d’une culture régionale, ils présentent aussi des traits tout à fait originaux. Leur idéologie comparativement « égalitariste », en particulier, contraste fortement avec ce qui s’observe dans la société indienne marquée au contraire par une profonde et systématique hiérarchisation. Cette idéologie va de pair avec une forte valorisation de la solidarité entre pasteurs, un fait qu’ils revendiquent et que les autres castes reconnaissent. Elle s’exprime aussi bien dans les formes d’hospitalité que se doivent les hommes entre eux, que dans le fait de manger dans un même plat (une exception tout à fait remarquable en Inde) ou dans des arrangements matrimoniaux spécifiques fondés sur des « échanges » créant des rapports parfaitement symétriques entre lignées. Et ce sont précisément ces arrangements matrimoniaux traditionnels qui sont au cœur de la contestation récente menée par les citadins, au risque de provoquer une scission de la caste.

La richesse et la précision de l’information recueillie, mais aussi la qualité des analyses sociologiques, font donc de ce livre une référence obligée pour toute compréhension du pastoralisme en Inde. L’auteur y dégage les logiques qui relient entre elles transformations écologiques et agricoles, modification des modalités de production pastorale, changements dans les rapports sociaux, impact sur les pratiques matrimoniales et sur la solidarité de caste. En montrant sur un cas précis comment interagissent écosystème, morphologie sociale et développement économique, Sandrine Prévot aborde la question de la "modernité", telle qu'elle est ressentie par les intéressés.

Cette modernité pose au moins deux problèmes. D'une part, la marginalisation croissante de ceux qui restent pasteurs risque d’entraîner en Inde des difficultés majeures en ce qui concerne la production pastorale elle-même qui, pour ce qui est des ovins en zone tropicale, ne peut s'effectuer qu'en déplacements constants, de plus en plus prolongés (il n'existe pas d'alternative, et aucune politique ne vient soutenir ces éleveurs). D'autre part, l’installation croissante en ville de membres de la caste, et l'abandon corrélatif de l'activité pastorale, entraîne de fortes tensions sociales, en particulier pour ce qui est des contrats de mariage traditionnels : cela pose également à terme la question de la reproduction sociale de cette caste.

Dans un langage clair et précis, Sandrine Prévot a l’art de faire ressortir des traits significatifs à partir d'observations fines et des points de vue exprimés par les Raikas eux-mêmes. C’est là  un travail d’ethnologie dans le meilleur sens de ce que peut être cette discipline. La force d'une telle monographie, qui sait également tirer partie de la comparaison, est de proposer une description des interactions entre rapports économiques, rapports sociaux et représentations sociales, en mettant en lumière des dynamiques de transformation de grande ampleur à partir d’une participation étroite à la vie au jour le jour d’un groupe humain.    

Gilles Tarabout
Directeur de recherche CNRS


Ce livre est publié par l’Institut Français de Pondichéry, centre de recherche du Ministère des Affaires Etrangères, rempli des missions de recherche, d’expertise et de formation ne indologie, sciences sociales et écologie dans le Sud et le Sud- Est asiatique.

Pour en savoir plus : www.auxlieuxdetre.com