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(Im)pertinences
contemporaines
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Fin de matinée de septembre au Progrès dans le Nord
du Marais.
Avec Charles Consigny on navigue sur des rapides. De site en blog,
de blog en magazine papier, de pertinences en impertinence, de
percées métaphysiques
en déprimes d’enfants gâtés (revendiquées et
sublimées), Charles Consigny déplace sa chaise sur le trottoir
pour mieux me faire face et pagayer bien droit. Je suis venu l’interviewer
sur QG Magazine, un gratuit de luxe , quatre numéros par an consacré à la
jeunesse parisienne, de mode, de culture, de sexe… et pour humer un peu
ce qu’il y a derrière ce blog dédié aux
enfants gâtés.
La conversation se bricole avec élégance.
Par quoi commencer ? L’âge ne fait rien à l’affaire,
c’est d’accord - mais quand même 18 ans ce n’est pas
beaucoup. Charles le sait. Avant l’été il était directeur
de la publication. Il a voulu faire plus approprié et ne pas s’embarrasser
de ce genre de titre pompeux. Il est désormais Calife Tout Puissant et
son adjoint Chancelier Suprême, ses journalistes sont Grande Prêtresse
de la Mode ou Ministre des Arts et les Lettres. Humour potache ? Pas du tout.
Vous connaissez les nains de jardin ? L’homme du peuple l’installe
dans son jardin pour décorer parce que c’est beau, le middle class
baba le pose par dérision et vous le fait savoir, l’aristocrate
affable l’y met parce qu’il l’aime d’amour, son nain
de jardin, et il vous le présente comme un ami véritable. J’ai
le sentiment que Charles Consigny fait partie de cette dernière catégorie.
Le matin j’avais reçu un message collectif : QG Quartier Général
ne peut pas garder son nom. Problème d’INPI. Je m’attendais à un
branle bas de combat. Charles n’est pas plus bousculé que ça
par l’affaire. On ne peut pas garder le nom ? Hé bien on en prend
un autre. Je sens qu’il y a dans cette attitude un truc bien à lui.
Il faudra que j’y regarde de plus près tout à l’heure.
Charles a sorti un numéro 1à 10.000 ex et le numéro 2 sortira à 50.000
exemplaires ce qui n’est pas rien.
Conversation donc, café trottoir.
Quartier General c’est d’abord une idée – elle
peut changer de nom, l’idée reste forte : un magazine
conçu, produit, écrit
et gérée par sa propre cible : la jeunesse dorée
parisienne. Charles en fait partie. Il le revendique avec une dérision
gracieuse. Il porte sur elle un regard radical : 95% d’entre
eux sont paresseux, dépressifs,
incultes, camés. Pas une once de mépris dans ce constat
: Charles en prend acte. Faire la morale n’est sûrement
pas son truc. C’est
la même jeunesse dorée que dépeint le Marie
Antoinette de Sofia Coppola. La jeunesse dorée s’y
est reconnu et a fait le succès
du film. Et cette jeunesse-là sert d’aspirateur à toutes
les troupes de province et du même âge qui rêvent
d’y
monter. Eternel recyclage des mythes urbains, de ces Incroyables
, Muscadins et Merveilleuses qui, sous Napoléon, montraient
leurs culs et ne roulaient pas les « r ». Charles parle
de cette tribu recyclée de génération
en génération sans état d’âme,
avec une objectivité à peine
lasse. C’est simplement de là où il vient,
c’est ce
qu’il connaît du monde. Question de destin. Mais lui
il roule les « r ».
Avec un culot et une gniaque qui ne laisse pas de m’étonner.
Il avait besoin de cultiver son jardin. Et comme il ne voulait
pas faire comme son père qui écrit, pas être
fils de… tout en utilisant
les réseaux et le savoir-faire familial, il a décidé que
son nain de jardin serait ce magazine. Il conçoit et lance.
Il décroche
des rendez-vous avec des grandes marques. Il appelle, laisse des
messages, relance parce qu’on ne le rappelle jamais, parce
que les annonceurs sont sollicités
mille fois par jour par des jeunes comme lui qui lancent des magazines
ou des vieux pas comme lui qui essaient de faire survivre les leurs.
Cartier, Roederer, Baccarat finissent par jouer le jeu. Parce que
c’est un jeune qui les fait
marrer. Peut-être à cause de son culot. Peut-être
aussi à cause
de son concept. Son concept ? La communauté des enfants
gâtés,
jeunesse dorée en désespérance ? Charles sourit
: l’idée
même du magazine est d’être interactif avec cette
cible, un web 2.0 en print, de travailler avec eux. Il sourit parce
que faire bosser cette jeunesse dorée est une vraie galère.
La rendre créative
et participative un défi prométhéen. Le cercle
rapproché du
Calife Tout Puissant fait exception. Le cercle éloigné,
les Beigbeder, Bruno de Stabenrath, et autre Simon Liberati – peu
importe l’âge – en
sont les porte parole. A l’évocation de ces noms je
sens chez Charles la même attitude que pour le nom de son
magazine. Pas d’état
d’âme. Pas d’émotion particulière.
Ces gens-là sont
excroissances naturelles qui poussent sur cette culture si bien
brossée
par Thomas Bouvatier que précisément Charles va engager
comme rédac
chef. Bouvatier écrit dans son roman "La pigmentation
du caméléon" « la
société infantile, ou plutôt l'immense cour
de récréation
vers laquelle vous vous dirigez, ne sera pas un paradis habité de
chérubins
trop gnons : maniérisme outrancier, immaturité généralisée, êtres
pusillanimes, très naïfs, trop pervers… Ecoutez
bien le fantôme
du loup sous son étoffe de poupée : l'enfance éternelle,
c'est l'enfer. ».
La mission de Charles Consigny c’est peut-être de regarder fleurir
ces idées noires, de faire pousser ces plantes vénéneuses,
de les arroser pour qu’elles croissent encore et qu’un jour un prince
charmant viennent leur baiser les lèvres et les transformer en contrat
de Progrès (puisqu'après tout c'est là qu'on s'est rencontré, ça
doit être le sens symbolique de ce troquet branché)
Alors le nouveau Quartier Général en rédempteur de la jeunesse
dorée ?
Après tout, semble-t-il penser - la jeunesse dorée est un état
parmi d’autres de l’humus social, un des innombrables avatars de
l’ « être au monde », nains de jardins à cuiller
en argent peut-être, mais nains dans son jardin tout de même.
Et il les aime bien, ses nains de jardin.
Christian Gatard
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