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L’explication
donnée par l’ancien dirigeant de l’UIMM au
sujet des importants fonds déposés en espèces
sur un compte occulte de son organisation mérite qu’on
s’y arrête : « fluidifier le dialogue
social », tel était l’objectif.
« Fluidifier », « flexibiliser » les
conditions de travail, « assouplir » le droit du travail :
nous voilà immergés dans une représentation liquide, aquatique
et ondoyante .
Tout se passe comme s’il n’était plus question
de chercher un point fixe, de saisir un axe ou de s’accrocher à un
cap. Après « l’ère du vide » thématisée
par Lipovetsky dans les années 70, « l’ère
liquide » ?
L’organisation sociale, et spécifiquement les relations
de travail sont gouvernées par l’attention portée à ce
qui se détache plus qu’à ce qui s’attache, à ce
qui se suspend plus qu’à ce qui se fixe, bref, à un
imaginaire de l’eau davantage qu’à un imaginaire
de la terre pour reprendre la grande méditation du philosophe
Bachelard.
Imaginaire de l’eau, qu’est-ce à dire ?
Bien
sûr, viennent immédiatement à l’esprit
les idées de liberté, d’absence d’obstacles,
de pureté et de féminité. « L’eau
gonfle les germes et fait jaillir les sources. L’eau est
une matière qu’on voit partout naître et croître.
La source est une naissance irrésistible, une naissance
continue. » C’est ainsi que Bachelard, dans L’eau
et les rêves, rattache la matière aquatique à des éléments
inconscients permanents.Il s’agit bien d’un élément,
l’eau, mais d’un élément fuyant, par
nature insaisissable, qui échappe à la volonté comme à la
maîtrise, et qui rappelle souvent le bonheur perdu d’une
vie où « tout coule » de source,
bien évidemment.
Est-ce tout cet imaginaire qui surgit inconsciemment de l’esprit
des managers et des grands patrons ? Sont-ils en quête
du confort originel du fœtus blotti dans un bain protecteur ?
Après les années paillettes, chic et choc, les années écailles,
sel et mer ?
Pourquoi résister à la fixité ? à l’ancrage ? à la
stabilité ? Que désire-t-on inconsciemment à travers
ces images liquides ?
Le
fluide, le souple, et le flexible emportent des valeurs d’adaptation,
de modification permanente et passent aisément par-dessus
l’invention d’attachements pourtant fondateurs.
Si nous n’étions que des dauphins, de frétillants
gardons ou mieux, de gracieuses sirènes, qu’aurions-nous à bâtir ?
sur quoi pourrait reposer une organisation sociale, culturelle,
humaine ? Tout ne serait qu’éphémère,
passager et, pour tout dire, passablement répétitif :
pourriez-vous vous mouvoir dans un vaste bassin sans point d’appui
ni d’arrêt.
Ce
qui se joue dans la revendication du fluide, du souple et du
flexible, c’est la recherche d’un monde sans obstacle
parce que sans arrêt à des stations repérables.
Et si « fluidifier le dialogue social » revenait à rêver
de vivre dans un grand aquarium ?
La souplesse et la flexibilité, pour nécessaires
qu’elles soient, vont de pair avec un véritable imaginaire
de la matière et la construction matérielle d’une
mécanique bien concrète : la mécanique
des fluides.
Ce qui nous devrait nous faire rêver, ce n’est donc
pas la figure nostalgique et enfantine du « petit bain » ou
du « grand bassin » mais la navigation de
pilotes en haute mer dotés de phares et de balises. |
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