OBSERVATOIRE DES MYTHOLOGIES CONTEMPORAINES
DANS LA PUBLICITE, LE MARKETING ET LES MEDIA





L’Institut Gatard et associés vous propose une lecture e-ditoriale de l’émergence des mythes dans le paysage médiatique actuel. Les thèmes sont choisis en fonction de leur prégnance, de leur pertinence, de leur potentiel à expliquer (un peu) le monde d’aujourd’hui.

Il n’est pas de bons auteurs, sérieux et savants, qui observant le monde d’aujourd’hui, n’y voient un retour des grands schémas mythiques fondateurs et civilisateurs. Nous avons voulu y aller voir de plus près et faire participer à notre recherche la communauté des lecteurs d’e-dito.

Cet observatoire est donc interactif. Vos commentaires nourriront ce travail et seront mis en ligne (si vous le souhaitez). Si tel thème vous paraît pouvoir relever de cet observatoire nous serons heureux de l’intégrer.

Cette livraison est consacrée au MASQUE.
Le prochain thème sera le PIED.

 

Le masque





Le masque vient de resurgir: la Pub pour Malibu et celle pour la Mêlée des Cultures pour le Musée du Quai Branly. Deux exemples qui donnent une actualité immédiate à un thème venu du fond des âges.
Sa force et son énergie continuent de  surprendre. C’est la vocation du masque depuis les origines : effrayant et ludique à la fois, il est médiateur entre des forces invisibles, il possède une puissance magique. On a oublié l’origine d’Arlequin : au Moyen-Âge la Mesnie Hellequin, le cortège des morts vivants, hantait le ciel en quête d’âmes à subvertir… le symbole s’est inversé et les saintes frayeurs médiévales se sont transformées en rires nerveux à la Renaissance. Il en est ainsi de toutes choses… les sacrifices humains se sont transformés en sacrifice d’animaux puis en sacrifices symboliques. Cela s’appelle l’euphémisation. Le masque d’Arlequin fait rire aujourd’hui, autrefois il pouvait évoquer le peuple d’outre-tombe qui vivait une existence inversée par rapport à celle des vivants, existant et dansant la nuit, tas d’ossements le jour.
La campagne Malibu est un exemple magnifique de ce phénomène. Elle réintroduit la fonction du masque avec une stupéfiante fécondité.

Interprétation au premier degré : le masque cache un visage. Il y a bien quelque chose de ce genre dans cette campagne. La bouteille se cache dans un visage à la Arcimboldo. Elle est là et elle n’est pas là. Elle joue avec notre regard. Elle se laisse découvrir avec malice. Elle dispose autour d’elle les ingrédients dont on comprend qu’ils la composent dans une parade ludique, une sorte de strip-tease exotique. Dans cette lecture le masque démasque !

La campagne Malibu contient et dépasse cette première interprétation. La convocation de ce masque précis dans notre culture occidentale a une vocation lumineuse : il s’agit de repérer l’exotique et de jouer avec. Cet exotique est « caraïbes »,  autrement dit : distant, vaguement inquiétant, peut-être saupoudré d’une coloration « pétard » , mais à peine ! – juste assez pour donner des frissons sous contrôle. Le contrôle se fait par l’humour.


Pour autant derrière le sourire se cache une émotion pénétrante. Derrière le masque se dessine l’expérience du produit : l’imaginaire sensuel des ingrédients, l’agitation frénétique des danses vaudous, la mélodie syncopée et la rythmique tropicale – qui à son tour fait resurgir la fantasmagorie des cultures qui mettent bas les masque et s’adonnent aux cultes étranges, aux possessions par les esprits. Imaginaire du jeu, peut-être, mais derrière le jeu le spectacle fascinant d’un monde dans lequel le consommateur de Malibu va pouvoir voyager par procuration – danger limité par la seule recommandation légale : consommer avec modération. Ce n’est pas l’alcool qu’il faut consommer avec modération ici, c’est la radicalité d’une expérience ultime !

Le Musée du Quai Branly s’adonne à un exercice à peine différent. A travers le ballon de rugby le musée propose :  dans un esprit d’ouverture et d’universalité, [un] événement populaire et fédérateur [qui] est l’occasion de porter un autre regard sur les cultures d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques et d’en faire connaître les valeurs d’ouverture, de respect et de diversité.

Le ballon ovale est légèrement modifié pour suggérer un masque exotique convaincant.  Autant le registre de Malibu donnait dans la fête ostentatoire et la magie vitale et dionysiaque, autant celui-ci  dans sa simplicité minimaliste évoque une instance sacrée, nocturne, énigmatique, distante (deus otiosus) .
C'est la mort, c'est la mort, c'est la vie, c'est la vie : en maori, ce sont les premières paroles du Haka traditionnel des All Blacks. Là encore, la mise en scène du masque dévoile un au-delà de lui-même.

Que retenir de ces deux campagnes ?
Tout d’abord qu’elles donnent une visibilité médiatique au masque. Elles le font sortir du musée. Elles rappellent – on l’a dit –  qu’il est médiateur entre les forces du ciel et celles de l’enfer,  ou pour le dire plus simplement entre les forces fécondantes ouraniennes et les forces matricielles chtoniennes. Mais aussi et surtout qu’il est acteur de culture, qu’il a un rôle de médiation aujourd’hui, non plus seulement dans cette énergie verticale entre ce qui est en haut et ce qui est en bas mais dans une force positive de partage entre les cultures contemporaines éloignées. On dira qu’il a ainsi une énergie horizontale : il fait se rencontrer les cultures. Il est devenu transculturel.

Ces deux campagnes s’adossent aussi à une actualité. Fortuite pour Malibu puisqu’on présente Arcimboldo au Sénat. Mais qui peut vraiment croire au hasard ? Arcimboldo n’était-il pas le grand maître des jeux de cours ?  Je vous renvoie ici à l’entretien avec Vittoz, l’artiste invité de e-dito  Le sens est à découvrir comme un divertissement. Cependant le message est caché (comme dans un jeu de cache-cache) : l’œil est détourné du sens d’ensemble par le sens du détail. Nous ne voyons d’abord que les fruits ou les animaux qui sont entassés sur la toile ; et c’est par un effort de distance, en changeant de perception que nous recevons un autre message pour découvrir tout à coup le sens global, le sens vrai.
Actualité « récupérée » pour le rugby bien sûr avec la Coupe du Monde, dont on ne niera pas qu’il s’agisse ici aussi d’un jeu.

Les mythes font toujours partie de notre culture et ils y sont les bienvenus. Les mythes d’aujourd’hui font partie du jeu culturel. Vittoz dit aussi : En jouant, l’homme rejoue sa crainte d’être manipulé ou joué. Qui joue donc : l’enfant, le spéculateur, le passionné ou le jeu autoprogrammé qui se joue de nous ? Notre destin serait-il une expérience de laboratoire ! Le jeu consiste précisément à découvrir quel en est le but.

N’est-ce pas pour conclure le clin d’œil que proposait Romuald Hazoumé à la Dokumenta de Kassel qui vient de fermer ses portes ? Il revisite la culture Yoruba dont le système religieux est basé sur l'immortalité de l'âme et sur la réincarnation. Il la réintroduit en utilisant des objets contemporains dont la mise en scène en revivifie le sens profond. Et c’est drôle.


Les artistes, les publicitaires, les sportifs, les conservateurs de musée s’adonnent donc parfois à des jeux qui touchent à l’essence des choses. Qu’ils jouent aux mêmes jeux, qu’ils participent ainsi à la vitalité des secrets des mythes a quelque chose de réjouissant. Grâce à eux, l’imaginaire du masque a de beaux jours devant lui. C’est une bonne nouvelle.


Christian Gatard


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1er commentaire


Masques et publicité : juste quelques petites remarques…

Qui s’est un jour promené dans les terres d’Afrique sait combien les masques sont chargés, que certains sont « bons », -et ceux là ont les yeux ronds-, que d’autres sont puissamment « maléfiques », qu’il faut s’en protéger et savoir les contrôler -et ceux là, ils ont en général les yeux en fentes bien inquiétantes-…  

Mime et dépassement des apparences, dissimulation qui révèle, réassurance protectrice qui impose, capteur et piège de forces errantes qu’il actualise et concentre, fixateur de tendances, condensateur des potentiels et puissances…, le masque s’ancre de plein pieds dans les profondeurs du paganisme, dans la sorcellerie et la magie.
Jamais anodin, le masque a quelque chose d’intrigant qui rend le spectateur actif et l’oblige à l’émotion. Il crée un mystère qui s’immisce dans les profondeurs du cerveau, et oblige à s’imprégner, à s’imbiber. Il ranime, manifeste les origines, les mythes, soustrait l’homme et ses valeurs de la dégradation. Face à nos regards non formatés, par la transposition involontaire de clichés, il invite à l’échange et au dialogue. Dans la rencontre de sensibilités toutes personnelles et de codes de bases à l’interprétation bien intangible, le masque guide vers le dépassement, le rêve, la transgression.

Si elle donne à voir un masque, dans une mise en abîme, la publicité se fait caricature d’elle-même, affirmation redondante de soi !

Dans la campagne Malibu, les masques sont pleinement efficaces. Autour de leur nez bouteille, ils se font bienveillants, tout à la fois exotiques et sages, hédonistes et bien encadrés.
Les forces solaires, l’attachement à la nature et ses fruits sont organisés, acclimatés. La fertilité et le surnaturel sont au service de soi.
Dans une approche bonhomme, tout en rondeur, pas de dangers, malgré les couleurs primaires et les piments rouges. Les yeux sont ronds, en promesse d’une extase immobile ancrée dans une luxuriance rassurante. On est là dans le bon, -l’évidence, le candide-, et le clin d’œil d’indulgence... On peut, on doit consommer sans modération…

En choisissant un masque ballon de rugby, le quai Branly a choisit le risque d’un tout autre registre…
Il a opté pour le caractère implacable du combat où rien n’adoucit la ligne rigoureuse, pas même la couleur ni les à-plats du fond pourtant chargé. On est là dans l’imposition d’une violence énigmatique sans regard. Des yeux en fente ne peuvent jaillir que violence et tendances inférieures. Il y a là comme du démoniaque, un côté muselé, recousu comme à la hâte. On cherche à neutraliser une puissance captive, quelque chose dont on se méfie et tout près d’éclater...

Un masque, c’est entouré d’interdits. Ca peut être dangereux de les manipuler ou même de les rencontrer sans y être préparé. Mal contrôlé, loin de mettre en fuite ce que l’on redoute, cela le concentre et le fait exister.
Dans la mêlée des cultures, le Quai Branly nous semble rater sa cible. Il se fait apprenti sorcier et annonciateur de défaite.
… Et de là à penser qu’il y a –aussi, un peu- participé ???

… voici 3 masques acquis dans la région de Goma (parc des Volcans-Ruanda-Zaire)  Ils sont d’inspiration Luba
Dans une approche caricaturale au tout premier degré :  Le cercle est le soleil, le bon / la lune l’esprit mauvais Le kaolin blanc est l’esprit des morts

Nous avons là 3 morts bien différents… le petit masque concentre toutes les circulations négatives de la pièce où ils se trouvent . En parre feu, de l’autre côté, j’ai pris la précaution de poser une statue ailée ( « médecin »)…

Sabine Baffray