L’Institut Gatard et
associés vous propose une lecture e-ditoriale de l’émergence
des mythes dans le paysage médiatique actuel. Les thèmes
sont choisis en fonction de leur prégnance, de leur
pertinence, de leur potentiel à expliquer (un peu) le
monde d’aujourd’hui.
Il n’est pas de bons auteurs, sérieux et savants,
qui observant le monde d’aujourd’hui, n’y voient
un retour des grands schémas mythiques fondateurs et civilisateurs.
Nous avons voulu y aller voir de plus près et faire participer à notre
recherche la communauté des lecteurs d’e-dito.
Cet observatoire est donc interactif. Vos commentaires nourriront
ce travail et seront mis en ligne (si vous le souhaitez). Si
tel thème vous paraît pouvoir relever de cet observatoire
nous serons heureux de l’intégrer.
Cette livraison est consacrée au PIED.
Le prochain thème sera le SAC.
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Le
pied
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Pas
de magazine feuilleté sans que l’on rencontre
pléthore de chaussures en gros plans (à talons, haut
de gamme ou plus casual), mais des pieds nus, non!
Rares sont les pieds nus dans la publicité. Abstraction faite du médical
et de l’hygiène, le pied est le grand membre absent. Si l’on
utilise le corps érotisé et fragmenté, si l’on montre
les seins, les hanches, les fesses partout pour vendre, le pied reste caché.
Y
a-t-il un tabou sur les pieds? Serait-ce que le pied est porteur
d’interdit?
Dans
une interprétation au premier degré, on expliquera
que les pieds, c’est l’odeur par trop intime, les cors,
les ongles incarnés, les trous dans les chaussettes… et
qu’un pied, ce n’est pas vraiment montrable. En témoigne à l’envie,
une récente et frappante publicité pour un
produit anti-mycosique où de vilaines bêtes
repoussantes grignotent sous un ongle…
Aller pieds nus, c’est être pauvre, c’est être
un « va nu pied », un vaurien et c’est
aussi se sentir libre dans le repos et l’insouciance. On
a quitté ses chaussures et la grisaille pour se dorer les
doigts de pieds en éventail.
Le pied isolé est acceptable dans ses aspects pratiques,
techniques. L’iconographie contemporaine le montre, sous
forme d’empreintes, quand c’est celui d’un bébé,
ou prolongé d’une jambe, revêtu et caché d’une
chaussette ou d’une chaussure. Nu, il devient de l’indécence
ou de la perversion. On en trouve des rayons entiers, chaussés
ou non, dans les rayons des sex-shops. Dans sa représentation érotique,
le pied est du domaine de la déviance.
De
multiples expressions se rapportent au pied : On le
prend, on le traîne, on le tape, on en fait…, on
retombe dessus, on le donne en vache, on les met dans le plat…Toutes
expressions courantes qui réfèrent à l’instinct.
Profondément inscrit en nous, le pied est zone de vulnérabilité.
Il acte pour chacun du chemin parcouru et en garde les poussières.
Dans tous nos contes et mythes, ce qui blesse le pied attaque l’intégrité (pieds
d’airain et talon d’Achille) et le pied est un substitut
pudique de l’acte sexuel: l’église le lave en
signe de renonciation. Laïos, pour échapper à son
destin attache et perce les pieds de son enfant pour le rendre
impuissant, mais Oedipe guérit en résolvant l’énigme
du Sphinx (il découvre l’homme, celui qui marche sur
4, 2 puis 3 pieds!) … Cendrillon finit par trouver chaussure à son
pied…
De fait, montrer ses pieds, c’est accepté d’être
désarmé, nu dans sa vérité, son authenticité,
sa fragilité. Dans sa mise à nu, on abandonne la
protection des valeurs sociales, on se relie aux forces terriennes
les plus primaires, à son animalité.
La
publicité qui aime jouer de provocation et de messages
subliminaux, tout en relayant les contraintes sociales pour en
pérenniser les jeux, au nom de l’argument de vente
et de la demande solvable, semble se méfier des pieds.
Traditionnellement, elle flirte et tourne autour de ces objets
bien tentants et chargés, mais aussi tellement ambiguës.
Les
exemples récents ayant trait ou recours aux chaussures
sont nombreux. Les pubs pour chaussures « qui respirent » en
premier lieu.
A remarquer que celles-ci voilent pudiquement les pieds nus lors
de gros plans fixes (Gor Tex « qui
ne vous laissera jamais humide ») et choisissent
de partir à la chasse aux odeurs. En témoigne le
spot de Geox où dans la dérision
par l’exagération, un homme qui pue des pieds provoque
des catastrophes et fait le vide autour de lui…
Les
pubs pour voitures puisent dans l’imaginaire de la chaussure.
Dans ce cas, cette dernière facilite l’identification
au véhicule.
Avec sa chaussure sport, en trottinette sur son toit, Nissan
Qashqai, transforme la ville jungle en terrain de jeu
bon enfant et affirme sa rusticité, sa solidité et
son authenticité.
Le
dessin humoristique d’une pub magasine Polo Cup
TDI montre une petite nana décontractée,
libre, tout en rouge. Là, les pieds sont traités
comme des doigts sur lesquels on vient de mettre du vernis. La
voiture qui « va bien avec mes nouvelles chaussures » est
fonctionnelle, mode, sophistiquée, juste comme il faut,
gratifiante pour l’ego : la voiture dont la femme
branchée ne peut que rêver.
Il y a quelques mois, en tir groupé, on a vu apparaître
une série de publicités sur le thème du pied
nu
Porté par une musique rétro et tonifiante, l’impertinence
du spot décalé de Mercedes classe A, « donnez
le ton », n’a pu laisser indifférent.
De sa
fenêtre, une styliste aperçoit une jeune
femme qui sort de sa voiture, pieds nus... L’idée
jaillit. Dans un clin d’œil souriant, le ton est donné,
la mode s’en empare, les photographes s’activent, le
buzz se répand, une fillette parfaite ôte ses chaussures
et court vers son devenir de femme… Or, dans un retournement,
les pieds nus se chaussent d’escarpins, la piste de création
rêvée par la styliste est abandonnée … A la
ville le pied nu est un rêve infaisable…
Avec pour bénéfice pour la marque, l’impertinence, le leadership
décalé et le lancement de tendances, cette publicité réussit à réveiller
en nous l’attrait ancré et fort des pieds nus. Tout à la
fois, dans un tour de force et de passe-passe, elle les montre, les fait exister
et enfin les nie comme impossibles.
La Poste quant à elle, pour asseoir sa
proximité client et vanter la richesse de ses services à distance,
nous gratifie aussi de publicité à base de pieds.
Dans un spot Internet, sous un grand cadran qui décompte
les clients, ambiance match et musique entêtante: gros plan
sur les pieds de 5 hommes dont 4 aux pieds nus qui s’animent.
Le message : la Poste innove pour faciliter la vie même
quand on ne peut pas se déplacer. Quelle qu’en soit
la raison, pieds nus, on est dans l’incapacité de
sortir.
Dans
une variante de sa campagne, pour la presse magasine, La Poste
se fait beaucoup plus audacieuse : « à votre
disposition où vous voulez, quand vous voulez et dans
la tenue que vous voulez ».
Là, plantes de pieds sur ¼ de l’image, au
premier plan. Attitude relax, divan, pantacourt et ordinateur deviné.
Dans un premier regard, on voit les pieds d’une même
personne. Dans un second regard, on voit les pieds de deux personnes
qui se font du pied. Or, dans ce gros plan, l’image des pieds,
est si retouchée, si lissée, qu’ils en sont
rendus asexués, neutralisés pour une simple mise
en situation. Et puis par ailleurs, cette image, gentiment subversive,
prend place au sein d’une série qui donne à voir
deux pingouins heureux et des échanges de grimaces... Tout
comme pour le spot Internet, les pieds sont là porteurs
de vie « chez soi », d’intimité.
IBM, dans
une pub magazine de sa série « parlons
moins, agissons », dans une vision en contre plongée,
place le spectateur en témoin indiscret.

A
gauche, Monsieur, décontracté, chaussettes roses
sans peau visible. A droite, des pieds blancs nus de femmes, manucurés
de rouge foncé et l’ébauche de jambes blanches.
Et qu’entend notre spectateur indiscret (dans ce vol pour Frankfort) ?
il entend une question posée « par l’homme » et
cette réponse faite « par la femme »: « nos
filiales ont du mal à adhérer / on n’y arrive pas ».
Les pieds nus sont en position d’infériorité et d’échec.
Et là, sous la signature moderne et high tech d’IBM, les pieds se
font le relais du vieux discours patriarcal ambiant, sur le désir des
hommes et le corps et le statut des femmes…
Dans
ces publicités, Mercedes classe A, La
Poste, IBM se livrent à un semblable exercice
de révélation-négation. Les pieds nus sont
montrés de face, avec des jambes (lien social), … mais
sans les cuisses (possession érotique), dans des situations
en sociétés assagies (tabouret de bar neutre, ambiance
mâle des soirées de match ou asepsie blanche des
voyages d’affaires).
Objet
de répulsion et de fascination, dans notre époque,
alors qu’on exhibe tout le reste, le pied n’en provoque
pas moins le trouble, suscite fantasmes et convoitises. Le pied
est ce qui reste du corps quand tout le reste n’est plus
que viande : il est une des toutes dernières incarnations
qui reste de l’intimité, un symbole d’érotisme
véritable.
Si,
un jour, les pieds, non instrumentés, étaient
montrés dans leur vérité dans une publicité,
serait-ce la reddition du dernier espace intime ?
Sabine Baffray
La pierre, le livre et le sang.
Les matières de la vérité dans Mélusine
de Jean d’Arras par Jean-Jacques Vincensini
Professeur des universités
Langue et littérature médiévales
Université de Corse - Equipe de Recherche en Modèles
Sémiotiques et Cognitifs (EHESS)
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