LE QUALITATIF
5 nouveaux regards pour 2018
1. Le renouvellement des sciences de l’homme et de la société
(Le nouveau regard analytique)
2. L’ère des connivents
(Le nouveau regard ethnographique)
3. Le décodage du silence
(Le nouveau regard sémiologique)
4. Les études proactives
(Le nouveau regard participatif)
5. La révolution typologique
(Le nouveau regard sociétal)
1. Le renouvellement des sciences de l’homme et de la société – les experts des sciences molles durciront leurs points de vue
(Le nouveau regard analytique)
Les sciences molles vont monter en puissance et prendre une position plus radicale, plus volontariste. Dans un monde de plus en plus en quête de sens, satisfaire cette dernière sera la mission de l’intelligence cognitive dont le principe essentiel est la reconnection de tous les savoirs. Il s’agira de plus qu’un simple prolongement des courbes actuelles, il s’agira d’un retour aux sources.
Le philosophe sera invité aux réunions stratégiques. De quoi parlera-t-il ? Des principes de la pensée, de la réalité et des finalités ontologiques – c'est-à-dire de l’être du consommateur, indépendamment de ses déterminations particulières. Il dira le comment et le pourquoi de l’essence même des attitudes et des comportements. Le post-modernisme ne sera plus qu’un souvenir nostalgique d’intellectuels chagrins. En 2018, l’heure sera à la Nouvelle Renaissance… ou la Dystopie Apocalyptique. C'est-à-dire à la conscience des cycles longs : ressourcement dans un passé fort, fondateur, euphorique ou doloriste.
La Renaissance sera qualifiée de « nouvelle », et c’est bien ce qu’elle sera, si tant est qu’elle soit. Quant à l’Apocalypse, on la dira « dystopique » – utopie inversée, espoir anéanti, avenir détruit –. pour faire genre et noyer le poisson de l’horreur du monde dans un verbiage écran de fumées acides.
Courage, rien n’est joué.
Le regard des sciences du sacré relie le microcosme et le macrocosme. Une interprétation plus pertinente se fera jour sous l’angle d’un recours aux textes anciens, à l’histoire des civilisations, l’analyse des grands cycles et des grands textes ésotériques.
La psychanalyse fera sa révolution copernicienne en découvrant les trous noirs de l’inconscient. L’interdisciplinarité, le transculturalisme, la cross fertilisation seront au cœur des dispositifs d’interprétation du monde de la consommation.
L’expertise du monde marchand – compris comme étant une métaphore du grand schéma organisationnel de la vie même – sera toujours éphémère, aléatoire, fuyante… ce sera une course aux interprétations toujours renouvelées et enrichies par toutes les sources. De nouvelles et inépuisables ressources seront disponibles pour chacun. Wikipédia et ses avatars en annonçaient l’insondable richesse.
Des gurus d’un quart d’heure, experts passagers mais indispensables, feront des bilans au jour le jour et leurs livraisons feront avancer enchantement et désenchantement selon qu’ils soient du coté de l’utopie – oiseaux de bons augures, ou du côté de la dystopie – oiseaux de mauvais augures.
Tout se passe vite mais il est vrai que la notion de vitesse est relative. Disons que tout ira très très vite par rapport à nos indicateurs actuels de 2008.
La décélération de l’histoire n’est pas pour 2018. De fait,il faudra attendre encore un peu pour entrer dans la période de grande saturation au cours de laquelle les limites de résistance du psychique et du mental de l’espèce seront atteintes. Cette dernière s’en sortira sans doute par une grande révolte de la pensée. Pour l’instant la résilience fonctionne encore et retarde cette échéance. Cette utopie future prendra le nom convenu et bienvenu de renaissance.
Un nouvel hexagramme herméneutique servira de point d’appui qui reprendra les six regards culturellement corrects hérités du XXème siècle – dont la pertinence restera acceptable – et qui s’enrichira de la double approche du symbolisme et de la mythodologie qui réhabilitera les études sur l’imaginaire. Des auteurs comme René Alleau et Gilbert Durand seront reconnus comme les inspirateurs, les inventeurs de ces trésors d’efficacité interprétative du monde.

On s’intéressera à des nouveaux registres d’interprétation : émancipation, ordre, jouissance de soi, communion, évasion, accomplissement, surnaturel, surhumain…
Autant insister : l’expertise de la consommation sera celle de l’essence même de l’être au monde de chacun. Entre dystopie (vision désenchantée et apocalyptique) et utopie (vision réenchantée et euphorique) il faudra bien choisir. On peut penser que la Renaissance future aura ses partisans acharnés. D’autant qu’elle sera un marché considérable.
Selon que le monde sera du côté obscur de son avenir, ou du côté lumineux on peut se demander ce qu’il en sera des études de marché.
Côté lumineux, les études dans un monde utopique s’inscriront dans un cercle vertueux : comprendre pour réenchanter, accompagner pas à pas les gens pour les aider à se reprendre en main… tâche exaltante, l’avenir est radieux. Pensons-le mieux, plus finement.
Côté sombre, les études dans un monde dystopique s’inscriront dans un cercle vicieux : comprendre pour survivre, accompagner le social pour qu’il ne crève pas de son propre malheur – tâche absurde, la fin est proche.
Les produits de consommation seront connectés entre eux, auront leurs vies propres, s’autonomiseront et d’immenses champs conceptuels et sensationnels (au sens propre) permettront aux marques de réinventer des histoires, aux consommateurs de s’aventurer dans une consommation à la fois marchande et mentale.
Et quoiqu’il en soit finalement dans la tension entre dystopie et utopie, on consommera de l’espoir encore longtemps. Les histoires des produits seront les nouveaux contes populaires. Même structures, même histoires, même (dés)espoirs.
Et les NTIC dans tout ça ?
Elles auront, comme on vient de le voir, bouleversé la notion actuelle de produits – qui seront donc des concepts utopiques chargés d’émotions. Les NTIC concerneront les études par l’accès fulgurant qu’elles offriront à toute la connaissance du monde, à toutes les cultures, à toutes les idées et les prises de position. Les chercheurs auront à leur disposition la bibliothèque monde sans cesse remise à jour. La qualité intuitive des moteurs de recherche va challenger l’inspiration du chercheur. Sa maîtrise de la sérendipité deviendra un art en soi. La connaissance ne sera plus formelle et académique mais intuitive et émotionnelle.
Surfer sur les multitudes
Maîtriser la sérendipité sera le grand challenge qui est la caractéristique d'une démarche qui consiste à trouver quelque chose d'intéressant de façon imprévue, en cherchant autre chose. Les analystes les plus performants seront aussi les plus impliqués. La distance critique ou la prise de recul hautaine n’auront plus aucune efficacité.
Pour autant rien n’épuisera le mystère de ce monde.
On repoussera les limites mais les frontières continueront de narguer les chercheurs. Peu importe. Le propos des experts ne sera pas de donner les clés mais de montrer les portes à ouvrir.
Les enquêteurs ne vont pas seulement s’attacher à l’extériorité mais aussi à l’intériorité. Entre le mou, le soft des sciences humaines et le hard, le dur des mathématiques et des sciences exactes, il faudra compter sur le cotonneux des sciences du cerveau.
Ils en sauront davantage sur les gens que les gens eux-mêmes. Peut-être les enquêtes se passeront comme autrefois avec l’échange de Polaroid. En partant ils offriront les informations à la personne qu’ils ont investigués.
Rien – c’est à la fois un espoir et une certitude – n’épuisera le mystère du monde.
Les études qualitatives devront ouvrir ces portes et préparer l’ère des connivents.
2. L’ère des connivents
(Le nouveau regard ethnographique)
Dans un monde de plus en plus en quête de cohésion : un cheminement commun entre chercheurs et consommateurs renouvellera radicalement les démarches de recherche.
Accolés - sans être soudés - au vécu des consommateurs, les chercheurs en science de la consommation seront de plus en plus impliqués dans les process sociaux et les scenarii d’existence des gens car les produits de consommation seront intégrés plus que jamais dans les mythologies quotidiennes. On comprendra mieux comment ils organisent la pensée, le vécu, le rapport de chacun au monde. Leur triomphe ou leur déchéance fera l’objet de récits, de fictions articulées sur le désir de chacun. Mais ce désir sera fondé sur des histoires communes, partagées et véhiculées par des porte-parole. Il faudra donc être à l’écoute de ces derniers.
L’écoute des chefs de clans, la recherche des passeurs, la connivence avec les inspirateurs des communautés de sens, d’intérêt, de passion seront au cœur de nouveaux dispositifs de veille.
L’expert en sciences de la consommation sera à la fois une éponge et un shaman. Intercesseur entre le producteur et le consommateur, entre le pouvoir et le peuple, entre le sacré et le profane, entre l’offre et la demande, il sera au cœur d’une médiation entre les esprits des objets et la tribu des consommateurs, entre le sol qui produira encore le pain et le ventre des citoyens.
L’éponge absorbe le monde et le restitue
Le shaman est prêtre sorcier, devin et thérapeute
Une ethnologie non intrusive se mettra en place. On assistera à l’émergence des informateurs socioculturels, des connivents – les taupes ethnographiques, nouvelle race de témoins embedded , chaleureux, nécessairement empathiques, dont le rôle sera d’être les médiateurs shaman. Par endroit, par moment – et de plus en plus – une solidarité anthropologique deviendra la norme. Les premières étapes seront celles de l’alliance puis viendront celles du partage. Les études seront les lieux d’une co-création.
Ce travail d’empathie sociétale convoquera les dispositifs des réseaux sociaux qui seront de plus en plus glocaux (planétaire et villageois) et générateurs d’échanges. Le connivent sera à la fois acteur et spectateur.
3. Le décodage sémiotique des silences, des gestes, des rituels
(le nouveau regard sémiologique)
La parole et les mots resteront un passage obligé. La conversation sera toujours à l’ordre du jour. Elle sera sans doute réhabilitée. Elle ne sera pas qu’un lieu de séduction – elle le restera mais on saura lire entre les lignes. Car si l’époque ne sera pas encore saturée d’elle-même, elle sera très bruyante, sans doute insupportablement bruyante. Le silence sera une vertu adaptative. Parfois le seul refuge.
Il faudra le décoder. On inventera donc des méthodes inspirées des non voyants et des mal entendants. Le décodage du non verbal, l'analyse de la gestuelle et micro-gestuelle humaine qui relevaient plutôt de l’inconscient passeront sur le conscient et un nouveau langage devra être analysé. Les rictus, les froncements de sourcils ou encore les clignements des yeux avaient été largement répertoriés par Birdwhistell dans son analyse “kinésique”, celle du langage corporel, en proposant des "kinèmes" sur le modèle des phonèmes pour la parole. La diffusion des pratiques de silence, le triomphe des gestes et des rituels – toujours en complément de la conversation anodine ou savante – permettront aux nouveaux sémioticiens du métalangage de valoriser leurs recherches.
Les sociétés d’études enverront des drones furtifs dans les foyers, dans les espaces publics, dans les espaces les plus privés recueillir les images de ces pratiques. Un code de bonne conduite sera-t-il mis en place ?
Les études de plus en plus en plus pourront avoir lieu à distance.
4. Les études proactives
(Le nouveau regard participatif)
Dans un monde de plus en plus en quête de sensations : un cheminement commun entre chercheurs et consommateurs.
Les technologies des jeux en ligne vont pousser plus loin la pratique de la réalité augmentée.
Les limites entre fiction de soi et réel du monde vont se diluer. On jouera, on tuera, on aimera, on copulera avec des avatars dont on ne saura plus à quel monde ils appartiendront. Confusion des sentiments.
La disponibilité immédiate de tout le savoir du monde à portée d’un claquement de doigt et non plus de souris (l’ubiquité informatique aura rendu caduque l’usage de cet objet et de sa métaphore) donnera un sentiment de puissance, d’intelligence, de maîtrise encore jamais atteint.
Autre confusion ?
Ce sera une des questions à résoudre. De ce sentiment de confusion naîtra la certitude d’une fusion. Vite résolue : les deux mondes n’en feront plus qu’un et cela ne posera guère de problèmes. Car bien entendu, les règles du jeu changent dans l’ère 2018.
Ces techniques seront disponibles pour toutes les activités de la vie. Le Grand jeu sera un au-delà du jeu. Les jeux inspireront toutes les pratiques. Un au-delà du « je », aussi. Hermann Hesse l’avait prévu dans son roman Le jeu des perles de verre. A relire d’urgence cette formidable réconciliation entre vie intellectuelle et vie spirituelle qui suggèrent que ces deux aspects ne peuvent être réunis
que par un troisième: l'action et l'engagement dans la vie.
Faust ou Prométhée ? La mythologie – on l’a dit plus haut – ne sera jamais bien loin. La jouissance du monde sera forte…et plus dure sera la chute ? Pas sûr. On s’adaptera. L’espèce en a vu d’autres.
Qu’est-ce que ces technologies suggèrent pour les études ?
L’implication de plus en plus grande des consommateurs ne sera pas simplement liée à ces technologies. Elles auront peut-être permis d’illustrer et d’accélérer un rapport nouveau aux produits de consommation mais les chercheurs en science de l’homme et de la société de consommation ne devront pas s’arrêter à ce constat.
La consommation se développera sur une espérance sensorielle élargie. Un produit de consommation devra être étudié sur sa capacité à créer de l’émotion : joie, révolte, admiration, amitié, amour, honte, expérience esthétique, gêne, dégoût, bien être, indignation, crainte, enthousiasme, aversion, inspiration… Acheter sera participer. Règle sportive, règle ludique : l’essentiel est de participer. Plus que jamais. To be part of it. Tiens, l’anglais. La langue mondiale ? Sans doute. En tout cas en 2018.
Les produits devront être les héros de ces aventures psychologiques et les NTIC ne seront que des moyens supplémentaires d’en saisir les enjeux.
La connaissance de l’intérieur de l’âme humaine se fondera sur l’intuition créative et empathique.
Les études seront des fêtes – leur neutralité est disqualifiée parce que ce n’est plus l’enjeu. La neutralité sera démasquée. Soyons juste : elle a eu sa une fonction. Donner le pouvoir aux observateurs. Ceux-ci sont devenus acteurs, observacteurs. Ce rôle était aussi imparti au consommateur. Tout cela c’était autrefois.
Les études auront une vocation d’interpellation sociétal et marketing : tout sera jeu. Les études qualitatives devront s’installer dans les nouveaux espaces sensoriels – lâchant les connivents embedded et les drones de silence en chasse pour se frotter au monde, pour participer de l’état du monde…
C’est dans les techniques de restitutions de ces expériences participatives que se fera la différence de qualité entre prestataires.
Ce qui renvoie à l’expertise nécessaire de la première proposition : que sera un bon shaman ?
Qu’en sera-t-il par exemple des pré-tests ?
La publicité transformera de plus en plus le vrai en fable, en conte, et se racontera sur une scène mythique. Cette scène, ce sera le Net, un peu de presse, beaucoup d’affichage interactif à la manière de Minority Report c’est-à-dire une scène totale - qui ne sera pas tout à fait la scène de la vie mais l’annoncera et la métaphorisera. On mettra donc en scène – dans de vrais théâtres – les pistes créatives proposées- cette théâtralisation du réel, cette mise en scène du « vrai » permettra de coller au plus près de l’essence même de la publicité. Notons d’ors et déjà que c’est le destin annoncé de l’industrie du disque ( les artistes gagneront leur argent sur scène), de l’industrie du livre ( les écrivains gagneront le leur dans des conférences, des road-shows). On pré-testera en live (avec des comédiens) des séries de créations (pistes sous forme de petits sketches) publicitaires déclinées dans des saynètes de 2/3 minutes. Accélération généralisée obligera. L’attention sera minimale. Le psychosociologue rompu aux techniques du marketing devient chef d’orchestre, animateur de café concert, meneur de revue.
Mais gageons que le concept même de pré-test sera obsolète.
5. La révolution typologique
(Le nouveau regard typologique).
L’extrême fluidité du monde rendra caduque toute tentative de fixer les types sociaux. Les classifications ou plutôt le corps sociétal lui-même s’organiseront sur un autre registre … ce que précisément révèleront les regards des nouvelles sciences molles. Non nova sed nove – rien de neuf sous le soleil: une même organisation symbolique du monde, une structure vaguement familière, la même depuis la nuit des temps, celle du macrocosme et du microcosme, en perpétuel changement et toujours identique – sans jamais le sentiment de s’affadir. Chacun sera un type en soi dans la certitude d’un scénario à la fois unique et universel, à savoir que le secret de la jeunesse c'est de sortir de l’indifférencié, celui de l’âge mûr c'est de le retrouver. Se distinguer, émerger, affirmer sa différence puis, plus tard, ayant accompli cette mission, retrouver les empruntes de l’espèce humaine, en suivre les traces, et se fondre à nouveau dans le conte du monde, c’est le secret même de la condition humaine. Les NTIC nous y avaient préparé : leur graal absolu était le ONE to ONE, le PEER to PEER, le message unique pour un consommateur unique. Nous assisterons donc à une ultra personnalisation des études, chaque individu sera exceptionnel.
Cette nouvelle typologie improbable – il n’y a plus de types il n’y a plus que des monotypes – imposera aux études de tisser les liens, de repenser les repères sociaux face auxquels les marques devront se positionner.
Cette fragmentation sociale généralisée débouchera sur une autre dimension : les études « sociales », moins exclusivement au service de la consommation ou plutôt totalement dédiée à la personne unique - coach de l’âme.
Envoi
Les mots clés, les mots magiques du Bureau d’Etudes de demain seront sans doute
- l’idée de « boutique research » qui suggère une approche affinée, raffinée, exclusive – un service intellectuel et sociétal 360°
- l’idée de « dévolution » - le savoir des études ne sera plus entre les mains des experts des marchés mais des acteurs du monde d’aujourd’hui … sémiurges, impliqués dans la création des signes et des symboles du temps, les comprenant de l’intérieur, les fixant sur les écrans des utopies à venir.
- l’imaginaire sera le bien public universel. Les études qualitatives en seront l’hyper-marché humaniste.
à suivre donc
Christian Gatard
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