L’Institut Gatard et
associés vous propose une lecture e-ditoriale de l’émergence
des mythes dans le paysage médiatique actuel. Les thèmes
sont choisis en fonction de leur prégnance, de leur
pertinence, de leur potentiel à expliquer (un peu) le
monde d’aujourd’hui.
Il n’est pas de bons auteurs, sérieux et savants,
qui observant le monde d’aujourd’hui, n’y voient
un retour des grands schémas mythiques fondateurs et civilisateurs.
Nous avons voulu y aller voir de plus près et faire participer à notre
recherche la communauté des lecteurs d’e-dito.
Cet observatoire est donc interactif. Vos commentaires nourriront
ce travail et seront mis en ligne (si vous le souhaitez). Si
tel thème vous paraît pouvoir relever de cet observatoire
nous serons heureux de l’intégrer.
Cette livraison est consacrée au SAUT.
Le prochain thème sera le MASQUE.
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Le
saut
Enfin, de son vil échafaud,
Le clown sauta si haut, si haut
Qu'il creva le plafond de toiles
Au son du cor et du tambour,
Et, le coeur dévoré d'amour,
Alla rouler dans les étoiles
Théodore de Banville
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Le
saut a récemment resurgi dans les représentations
publicitaires. La marque Lacoste, s’adossant au saut de René,
son héros-tennisman fondateur, semble avoir donné le
la l’année dernière. Quelques mois plus tard,
on voyait surgir dans la pub, et de toutes parts, des personnages
sautants. Pendant que Lacoste continuait sur cette voie aérienne,
sans vergogne Diesel en faisant autant. L’affiche du dernier
festival de Cannes l’incarnait à son tour. Chanel
lançait ensuite Eau Fraîche en fixant son égérie
en plein vol et en plein vent.
Entre-temps, prospérant sur
cette contagion sémantique, La Poste avait donné des
ailes à ses clients dans la campagne dédiée à la
confiance retrouvée tandis que l’univers des compagnies
aériennes – exemple avec Airjobs – le revendiquait à son
tour. On pourrait arguer pour ces dernières que dans l’aérien,
il y a une certaine légitimité à parler d’ailes.
Mais la pub ne s’adosse qu’assez rarement à un
protocole rationnel… il y a dans la symbolique du saut et
de ses déclinaisons tout autre chose.
Les
avis sont partagés sur les origines symboliques de
cet exploit antigravitationnel. S’agit-il d’une prouesse
guerrière ? D’un symbole d’ascension céleste
? Les deux sans doute…
Le saut et son imaginaire décrivent l’aspiration à une émancipation, à une
purification. La signature de la marque Lacoste - un peu d’air
sur terre - pourrait confirmer cette interprétation.
Dans une perspective symbolique cette campagne valorise un élan
vertical : prendre de la hauteur, élargir les points de
vue, mettre une distance entre le trivial et l’essentiel.
Un peu d’air sur terre adresse à la fois
le besoin de respirer mieux, d’avoir son espace vital… « c’est
la même opération de l’esprit humain qui nous
porte vers la lumière et vers la hauteur » (Bachelard
dans l’Air et les Songes)
L’imaginaire de l’ascension est celui de la verticalité.
La verticalité symbolise traditionnellement une spiritualité qui
s’oppose à la platitude charnelle.
Il y a là une piste : l’affranchissement de la pesanteur
terrestre est une promesse d’extase, une sublimation, c'est-à-dire
un état dans lequel on est transporté hors de soi
et hors du monde.
L’idée que le saut soit aussi une prouesse guerrière
ne peut d’ailleurs être tout à fait évacuée
: vaincre la gravité est le nouvel étalon de la course
prométhéenne contemporaine. Prométhée
avait donné le feu en cadeau aux hommes après l’avoir
volé à Zeus, les nouveaux Prométhée
de la fin du 19ème siècle donnèrent aux hommes
la maîtrise de l’air et de l’espace. Les avions
puis les fusées permirent de rejouer le mythe d’Icare.
Se rapprochant trop du ciel les ailes de ce dernier se mirent à fondre
ce qui provoqua sa chute. Du saut à la chute il n’y
a qu’une maladresse, le saut est toujours menacé de
chute.
Il faut donc renouveler le mythe d’Icare en se passant des
prouesses de son bricoleur de père. On se souvient que celui-ci,
Dédale, architecte, sculpteur et mécanicien avait
réussi à les faire s’évader tout deux
du labyrinthe de Minos. Dédale fut un artisan réputé,
expert, admiré mais on ne lutte pas contre le soleil. Trop
gros, trop chaud, trop près. Le soleil on l’utilise,
on y puise son inspiration, sa lumière. On s’en sert
comme d’un phare dans l’océan du ciel.
Si on veut monter, s’élever assez haut pour dépasser
les contingences, si on veut aller jusqu’au bout de cette
symbolique ascensionnelle … cela a un nom… qui n’ose
pas tout à fait se dire… qu’il n’est
pas très facile de vendre à un client qui veut surtout
développer ses ventes…. Cela s’appelle le shamanisme
!
Oh bien entendu dans une version simplifiée, délavée … euphémisée … c'est-à-dire
moins effrayante que ces sorciers qui voyageaient dans les airs
entre le monde des vivants et le monde des morts, porteurs d’âmes
effarées et hagardes… dans une version plus civilisée
, donc…
Dans le voyage annoncé et proposé par les « personnages
sautants » des campagnes publicitaires le lecteur ne retiendra
bien sûr que les phases positives de l’élévation
:« J’ai atteint le ciel, je suis immortel » s’écrit
le shaman.
Car
ce dont il est question dans le saut et ses déclinaisons,
c’est l’annonce d’une respiritualisation du monde,
c’est la traduction un peu naïve mais charmante d’un
désir de réenchantement. Peut-être même
est-ce la confirmation du vrai faux oracle de Malraux qui annonçait
que le 21ème siècle serait spirituel. Mais on met
ce pauvre ministre de la culture à tellement de sauces.
Ce dont il est question dans l’imaginaire du saut, c’est
la dénonciation des oracles mortifères qui annoncent
d’imminents désastres (genre : l’Accélération,
la Conquête, et la Compétition pilotent les désirs
de l’homme occidental et vont nous envoyer dans le mur).
Les créatifs publicitaires seraient-ils parfois conscients
des menaces qui pèsent sur l’avenir de l’espèce
humaine ?
Bien
entendu les beaux esprits persifleront: de quoi se mêle la
pub ? d’où parle-t-elle ? quelle légitimité a
ce type de discours alors qu’on sait parfaitement qu’elle
n’est là que pour vendre sa camelote !
Voire !
La pub est aussi faite de Contes et de Légendes.
Christian
Gatard
Si
vous voulez vous amusez, il y a aussi ça
:
http://blog.entrevue.fr/index.php/2007/08/24/363-le-saut-beta-mais-record
http://www.apsq.org/sautquantique/Nindex.html
http://www.kewego.fr/video/iLyROoaftYA7.html
Ceux
qui ont lu cet article jusqu’au bout recevront gratuitement
de la part d’e-dito le livre éponyme de Gilles Schlesser.
En
tout cas les dix premiers qui le demanderont en envoyant un mail à la
rédaction d’e-dito.
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